Textes divers sur la laïcité.

Corpus réuni par Gérard Gobry

11 et 18 janvier 2016

Texte 1.                                                                              

Julesferry

Jules Ferry

Extraits des programmes

Bulletin administratif de l’Instruction publique, 5 août 1882

            L’enseignement moral est destiné à compléter et à relier, à relever et  ennoblir tous les enseignements de l’école. Tandis que les autres études développent chacune un ordre spécial d’aptitudes et de connaissances utiles, celle-ci tend à développer dans l’homme l’homme lui-même, c’est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience

Par là même, l’enseignement moral se meut dans une tout autre sphère que le reste de l’enseignement. La force de l’éducation morale dépend bien moins de la précision et de la liaison logique des vérités enseignées que de l’intensité du sentiment, de la vivacité des impressions et de la chaleur communicative de la conviction. Cette éducation n’a pas pour but de faire savoir, mais de faire vouloir ; elle émeut plus qu’elle ne démontre ; devant agir sur l’’être sensible, elle procède plus du cœur que du raisonnement ; elle n’entreprend pas d’analyser toutes les raisons de l’acte moral, elle cherche avant tout à le produire, à le répéter, à en faire une habitude qui gouverne la vie. A l’école primaire surtout, ce n’est pas une science, c’est un art, l’art d’incliner la volonté libre vers le bien.

Pour atteindre ce but, l’instituteur n’a pas à enseigner de toutes pièces une morale théorique suivie d’une morale pratique, comme s’il s’adressait à des enfants dépourvus de toute notion préalable du bien et du mal : l’immense majorité lui arrive au contraire ayant déjà reçu ou recevant un enseignement religieux qui les familiarise avec l’idée d’un Dieu auteur de l’univers et père des hommes, avec les traditions, les croyances, les pratiques d’un culte chrétien ou israélite ; au moyen de ce culte et sous les formes qui lui sont particulières, ils ont déjà reçu les notions fondamentales de la morale éternelle et universelle ; mais ces notions sont encore chez eux à l’état de germe naissant et fragile, elles n’ont pas pénétré profondément en eux-mêmes ; elles sont fugitives et confuses, plutôt entrevues que possédées, confiées à la mémoire bien plus qu’à la conscience à peine exercée encore. Elles attendent d’être mûries et développées par une culture convenable. C’est cette culture que l’instituteur public va leur donner.

Sa mission est donc bien délimitée ; elle consiste à fortifier, à enraciner dans l’âme de ses élèves, pour toute leur vie, en les faisant passer dans la pratique quotidienne, ces notions essentielles de moralité humaine communes à toutes les doctrines et nécessaires à tous les hommes civilisés. Il peut remplir cette mission sans avoir à faire personnellement ni adhésion, ni opposition à aucune des diverses croyances confessionnelles auxquelles ses élèves associent et mêlent les principes généraux de la morale.

            Il prend ces enfants tels qu’ils lui viennent, avec leurs idées et leur langage, avec les croyances qu’ils tiennent de la famille, et il n’a d’autre souci que de leur apprendre à en tirer ce qu’elles contiennent de plus précieux au point de vue social, c’est-à-dire  les préceptes d’une haute moralité.

L’enseignement moral laïque se distingue donc de l’enseignement religieux sans le contredire. L’instituteur ne se substitue ni au prêtre, ni au père de famille ; il joint ses efforts aux leurs pour faire de chaque enfant un honnête homme. Il doit insister sur les devoirs qui rapprochent les hommes et non sur les dogmes qui les divisent. Toute discussion théologique et philosophique lui est manifestement interdite par le caractère même de ses fonctions, par l’âge de ses élèves, par la confiance des familles et de l’Etat : il concentre tous ses efforts sur un problème d’une autre nature, mais non moins ardu, par cela même qu’il est exclusivement pratique : c’est de faire faire à tous ces enfants l’apprentissage effectif de la vie morale.

Sa mission est donc bien délimitée ; elle consiste à fortifier, à enraciner dans l’âme de ses élèves, pour toute leur vie, en les faisant passer dans la pratique quotidienne, ces notions essentielles de moralité humaine communes à toutes les doctrines et nécessaires à tous les hommes civilisés. Il peut remplir cette mission sans avoir à faire personnellement ni adhésion, ni opposition à aucune des diverses croyances confessionnelles auxquelles ses élèves associent et mêlent les principes généraux de la morale.

            Il prend ces enfants tels qu’ils lui viennent, avec leurs idées et leur langage, avec les croyances qu’ils tiennent de la famille, et il n’a d’autre souci que de leur apprendre à en tirer ce qu’elles contiennent de plus précieux au point de vue social, c’est-à-dire les préceptes d’une haute moralit 

Texte 2                                                                               

Falloux

Loi Falloux (commentaire)

            La profession de foi aussi lyrique que laïque de Victor Hugo n’y fera rien. La loi Falloux sera adoptée en troisième lecture par l’Assemblée, le 15 mars 1850, par les tenants du Parti de l’ordre et du Parti clérical. Ministre de l’Instruction publique du président de la République et futur Napoléon III (que le poète rebaptisera « Napoléon le petit » dans un célèbre pamphlet écrit en exil, en 1852), le comte Alfred de Falloux a préparé un texte qui abolit de fait le monopole de l’Etat sur l’instruction publique institué par Napoléon 1er. Dans ses mémoires, Falloux résume en une phrase son programme : « Dieu dans l’éducation, le pape à la tête de l’Eglise, l’Eglise à la tête de la civilisation. »

De fait, cette loi autorise l’enseignement catholique dans le primaire comme dans le secondaire, et permet à Rome d’influer sur les programmes. Les évêques sont membres de droits des conseils d’académie, et l’école est sous surveillance conjointe du maire et du curé. Un rapport du prêtre est suffisant pour entraîner la mutation d’in instituteur. Même si la IIIème République a fortement entamé les fondements de la loi Falloux en instituant la gratuité, la laïcité, et l’école obligatoire, il faudra attendre l’année 2000 pour qu’elle soit totalement abrogée – à l’exception de certains articles qui demeurent encore dans le code de l’éducation et concernent les modalités de l’enseignement privé.

Texte 3.

Charte de la laïcité à l’école (9 septembre 2013)             

La Nation confie à l’école la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République. La République est laïque. L’école est laïque.

1) La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi, sur l’ensemble de son territoire, de tous les citoyens. Elle respecte toutes les croyances.

2) La République laïque organise la séparation des religions et de l’État. L’État est neutre à l’égard des convictions religieuses ou spirituelles. Il n’y a pas de religion d’État.

3) La laïcité garantit la liberté de conscience à tous. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire. Elle permet la libre expression de ses convictions, dans le respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public.

4) La laïcité permet l’exercice de la citoyenneté, en conciliant la liberté de chacun avec l’égalité et la fraternité de tous dans le souci de l’intérêt général.

5) La République assure dans les établissements scolaires le respect de chacun de ces principes.

6) La laïcité de l’École offre aux élèves les conditions pour forger leur personnalité, exercer leur libre arbitre et faire l’apprentissage de la citoyenneté. Elle les protège de tout prosélytisme et de toute pression qui les empêcheraient de faire leurs propres choix.

7) La laïcité assure aux élèves l’accès à une culture commune et partagée.

8) La laïcité permet l’exercice de la liberté d’expression des élèves dans la limite du bon fonctionnement de l’École comme du respect des valeurs républicaines et du pluralisme des convictions.

9) La laïcité implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l’égalité entre les filles et les garçons et repose sur une culture du respect et de la compréhension de l’autre.

10) Il appartient à tous les personnels de transmettre aux élèves le sens et la valeur de la laïcité, ainsi que des autres principes fondamentaux de la République. Ils veillent à leur application dans le cadre scolaire. Il leur revient de porter la présente charte à la connaissance des parents d’élève.                               11) Les personnels ont le devoir de stricte neutralité : ils ne doivent pas manifester leurs convictions politiques ou religieuses dans l’exercice de leurs fonctions.

12) Les enseignements sont laïques. Afin de garantir aux élèves l’ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ainsi qu’à l’étendue et à la précision des savoirs, aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme.

13) Nul ne peut se prévaloir de son appartenance religieuse pour refuser de se conformer aux règles applicables dans l’École de la République.

14) Dans les établissements scolaires publics, les règles de vie des différents espaces, précisées dans le règlement intérieur, sont respectueuses de la laïcité. Le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.

15) Par leurs réflexions et leurs activités, les élèves contribuent à faire vivre la laïcité au sein de leur établissement.

Texte 4                                                                               

Manifeste paru le 7 décembre 1830 dans l’Avenir,

journal des progressistes catholiques

animés par Lamennais et Lacordaire, Montalembert,

soutenus par Chateaubriand, Balzac, Vigny, Hugo, Michelet…

            Nous demandons premièrement la liberté de conscience ou la liberté de religion, pleine, universelle, sans distinction comme sans privilège ; et , par conséquent, en ce qui nous touche, nous, catholiques, la totale séparation de l’Eglise et de l’Etat. […]  Cette séparation nécessaire, et sans laquelle il n’existerait pour les catholiques nulle liberté religieuse, implique, d’une part, la suppression du budget ecclésiastique, et nous l’avons hautement reconnu, d’une autre part, l’indépendance absolue du clergé dans l’ordre spirituel […]. De même qu’il ne peut y avoir aujourd’hui rien de religieux dans la politique, il ne doit y avoir rien de politique dans la religion. […].

Nous demandons, en second lieu, la liberté de l’enseignement, parce qu’elle est le droit naturel et, pour ainsi dire, la première liberté de la famille : parce qu’il n’existe sans elle ni de liberté religieuse ni de liberté d’opinions.

Texte 5. L’idéal laïque

d’Albert Bayet, in L’Ecole libératrice, N°1, 26 sept 1931

            Mais si l’on croit que ce sont des chimères, si l’on se sent honnêtement incapable de croire au dieu des chrétiens, au dieu des musulmans, au dieu de Platon, est-on condamné par là même à se contenter de l’humble sagesse dont je parlais plus haut ?

            C’est bien à cela que nos adversaires voudraient nous acculer. La morale laïque, disent-ils dédaigneusement, c’est une bonne petite morale de complément. Certes, elle peut enseigner quelques menues choses utiles, l’hygiène, l’exactitude, la discipline. Mais ce qu’elle ne donnera jamais, c’est cet élan de l’esprit et du cœur vers ce qui dépasse l’individu. Ce qu’elle refuse à ses adeptes, ce sont les sources de la vie profonde.

            S’il en était ainsi, notre sort serait misérable ; car qu’est-ce qu’une morale qui donnerait tout, excepté l’essentiel ? Nous nous trouverions réduits à choisir entre la raison et l’idéal, privés, quel que fût notre choix, de ce sans quoi la vie n’est plus la vie.

Mais n’en croyons pas nos adversaires. S’il est vrai que, dans le passé, l’idéal a pris communément la forme religieuse, c’est parce que la pensée humaine a longtemps revêtu cette forme. Mais la beauté du Parthénon n’est pas liée au culte d’Athéna, ni la beauté de l’Enéide au culte de Jupiter. De même l’effort de l’homme, pour se dépasser et s’enrichir l’âme, ne saurait être lié aux formes changeantes des dogmes. Il peut, il doit y avoir un idéal purement laïque, c’est-à-dire purement raisonnable et humain, qui surpasse en beauté toutes les formes antérieures de l’idéal.

            C’est de cet idéal que je voudrais entretenir les lecteurs de l’Ecole Libératrice. Le nom même de ce journal m’invite à tenter cet effort et m’assure qu’ils le suivront avec sympathie. Qu’est en effet l’idéal, tel que nous essayons de le définir, sinon la force qui libère ?

La libération matérielle a son prix, un prix inestimable, parce qu’elle est la condition de toutes les autres. L’esclave qu’on traite comme une bête et auquel on refuse l’accès à tout ce qui fait la dignité humaine ne peut, sauf en quelques cas exceptionnels, avoir part à l’essentiel. Non moins lié est le travailleur qu’on rive à l’usine et à la machine et qu’on empêche de se hausser aux pures joies de l’art et de l’esprit. C’est pourquoi la libération politique, commencée par la révolution d’hier, et la libération économique, qui sera la révolution de demain, sont les conditions nécessaires de la libération sociale

Texte 6                                                                                                                                

La libération matérielle a son prix, un prix inestimable, parce qu’elle est la condition de toutes les autres. L’esclave qu’on traite comme une bête et auquel on refuse l’accès à tout ce qui fait la dignité humaine ne peut, sauf en quelques cas exceptionnels, avoir part à l’essentiel. Non moins lié est le travailleur qu’on rive à l’usine et à la machine et qu’on empêche de se hausser aux pures joies de l’art et de l’esprit. C’est pourquoi la libération politique, commencée par la révolution d’hier, et la libération économique, qui sera la révolution de demain, sont les conditions nécessaires de la libération sociale

Ce paradoxe ne doit pas être refoulé, c’est au contraire en l’approfondissant que l’on atteindra un sens inattendu de ces événements. Partons pour cela de l’émission du 29 janvier consacrée à la question de l’indignité nationale. La dignité revêt deux sens : la dignitas romaine qui désigne le rang dans la cité manifesté par des attributs symboliques, et la dignité chrétienne, idée apparue à la Renaissance, qui renvoie à la place éminente de l’homme dans l’ordre de la Création et qui lui confère une valeur à laquelle personne, à commencer par lui-même, ne peut attenter.

La dignité dans les deux cas touche au sacré, civique dans un cas, divin dans l’autre. Ces deux sens de la dignité ont été célébrés ensemble dans les rassemblements du 11 janvier qui ont glorifié aussi bien la dignitas des policiers qui ont fait le sacrifice de leur vie et qui méritent notre considération pour cela, que la dignité humaine des victimes du fanatisme et du racisme.

Nous avons applaudi les policiers en même temps que nous avons rendu hommage aux victimes. « Je suis juif, je suis musulman, je suis policier, je suis Charlie. » : ce slogan est peut-être plus profond qu’il n’y paraît. Plus que la simple expression d’une solidarité avec des victimes très différentes réunies par le destin (des croyants et des contempteurs de la religion, des chantres du désordre et des forces de l’ordre), il adresse une double requête en vue d’une revitalisation symbolique dans nos démocraties : continuer à protéger ceux qui critiquent les institutions par la satire mais mettre en scène également les valeurs de notre République, donner plus de chair à l’affectio civitatis en nous offrant plus d’occasions de la célébrer, ce que nous faisions ce dimanche-là. Ce qui paraissait hier suranné est subitement ressenti comme une nécessité.

Qu’elle concerne l’individu ou le fonctionnaire, la dignité a besoin de signes extérieurs. On a tous en tête l’image terrible de la dégradation de Dreyfus le 5 janvier 1895 dans la cour de l’Ecole militaire, un cavalier brisant son sabre sur son genou. Mais savons-nous encore organiser des cérémonies civiles ? La Révolution en était pleine, un peu trop, mais nous nous en sommes privés, peut-être exagérément. D’où la judiciarisation de ces dernières décennies qui a fait de la justice le refuge de cette fonction symbolique en difficulté (tendance qu’illustre la proposition d’un crime d’indignité). Des deux composantes du numineux, le fascinans est paralysé par la parodie et le tremendum s’est vu concurrencé, voire disqualifié, par un nouveau sacré qui puise dans l’horreur de la Shoah sa force de répulsion.

            Avant de déléguer la fonction symbolique au droit pénal et à ses pompes, peut-être faudrait-il raviver le contrat initial qui confère à toute institution publique son énergie. Car ce ne sont pas les formes qui intiment le respect mais, au contraire, l’investissement émotionnel dans des symboles qui soutient les institutions. C’est pourquoi ce besoin d’un renouveau symbolique ne sera satisfait que par un nouveau pacte d’une France réunie dans toutes ses composantes et réconciliée avec elle-même. Un peu moins de pompe dans l’appareil d’Etat mais un peu plus d’investissement de chacun dans nos institutions, un peu plus de foi dans la devise républicaine et un peu moins de sarcasmes, un peu moins de revendication de sa différence et un peu plus de confiance dans l’unité, un peu moins de catéchisme républicain et un plus d’engagement politique : voilà ce qui revitaliserait notre république et renforcerait sa prégnance symbolique.

C’est tout l’enjeu de la France d’après janvier 2015 que de conférer une valeur symbolique simultanément à deux messages qui peuvent apparaître contradictoires : les droits de l’homme mais aussi la puissance de la République, l’universel de la dignité humaine et l’histoire particulière de la France, la valeur des droits individuels ainsi que la nécessité d’un droit public. Bref, tenir ensemble les deux sens de la dignité qui sont indissolublement liés.

Texte 7. Jean-Claude Guillebaud (23/01/15)                         

JC Guillebaud

- Comment articuler les croyances individuelles avec les principes de la laïcité, l'égalité homme-femme, etc. ?

La laïcité est un cadre juridique, qui permettent aux religions de se pratiquer privément et collectivement dans le respect de l'ordre publique.

Redistribuer les cartes pour dissocier les excès de tous ordres et les religions auxquelles on les lie communément. Les inégalités homme-femme sont aussi bien pratiquées dans des pays non-musulmans ; une liberté des femmes est patente dans des romans dont l'intrigue se développe dans des sociétés musulmanes.

Insister sur les situations courantes où les religions se pratiquent sereinement et constituent un cadre essentiel à la vie des gens.

Ne pas entrer dans les religions de face, brutalement. Les intégrer dans les situations courantes de leur exercice, au milieu des autres faits (touristiques, sociologiques, artistiques, historiques...)

Texte 8                                                                                                                            

Juliette-Cerf

Juliette Cerf, Télérama, 04 fév. 2015

Le « seul enjeu qui importe, la laïcité. La laïcité ! La laïcité, parce que c’est le cœur de la république », le socle de l’école, un « gage d’unité et de tolérance », Manuel Valls l’a martelé devant les rangs de l’Assemblée nationale, le 13 janvier 2015 : la « réponse » aux attaques terroristes doit être «  forte, sans hésitation ». Elle passera par « la République et ses valeurs » ou ne sera pas.

Le lendemain, dans son édito, tiré à plus de sept millions d’exemplaires intitulé « Est-ce qu’il y aura encore des « oui, mais » ? » Charlie Hebdo ripostait aux yeux du monde entier avec cette arme laïque qui a toujours été la sienne : dire « Je suis Charlie », «  ça veut dire aussi : Je suis la laïcité »  : « Pas la laïcité positive, pas la laïcité inclusive, pas la laïcité-je-je-sais-pas-quoi, la laïcité point final. Elle seule permet, parce qu’elle prône l’universalisme des droits, l’exercice de l’égalité, de la liberté, de la fraternité, de la sororité. […] Elle seule permet, ironiquement, aux croyants, et aux autres, de vivre en paix. »

L’universalité de la laïcité, rendant d’un seul coup possibles l’unité, la tolérance, la paix, la liberté, l’égalité, la fraternité ? Cette ligne droite, sans ambages ni « oui mais », est éclairée par le philosophe Henri Pena-Ruiz. L’auteur de Dieu et Marianne en 1999 et récemment d’un Dictionnaire amoureux de la laïcité dit oui à cette « laïcité tout court, sans adjectif qui la modulerait ». Il s’explique : « La laïcité promeut en même temps trois principes : la liberté de conscience, l’égalité des droits entres croyants et athées, et le fait que l’Etat se consacre au seul intérêt général. Cet universalisme est bon pour tous : il unit sans soumettre, et préserve la sphère publique des communautarismes. Etre laïque, c’est refuser tout privilège, aussi bien à l’athéisme qu’aux religions, ainsi traités à égalité. » La loi de séparation votée en 1905, sous la IIIe République, a désolidarisé l’Etat de la religion. L’Etat rejette toute autorité religieuse et n’exerce lui-même plus aucun pouvoir religieux (ni ne finance aucun culte), quand les Eglises, de leur côté, n’ont plus aucun pouvoir politique.

Mais si elle a pour but d’assurer la précieuse neutralité de l’Etat, celle qui doit justement permettre à des citoyens différents de vivre ensemble dans un espace commun, la laïcité n’est en rien une notion neutre. Son « champ d’application » est l’enjeu d’une « mésentente », note Constantin Languille  dans La Possibilité du cosmopolitisme. Burqa, droits de l’homme et vivre-ensemble. Brandie par certains comme une réponse, une solution unanimiste au tremblement de terre qui vient d’agiter la France, elle ne peut pourtant dissimuler qu’elle s’est avérée problématique ces dernières années : clivante, partisane, instrumentalisée, éminemment politisée. Principe universel censé réchauffer tous les cœurs, la laïcité échauffe plutôt les esprits et attise la contradiction – jusque dans les rangs de l’Observatoire de la laïcité, tout récemment. Loin d’être ce radar clair de la vie en société, la laïcité s’est brouillée au fil des années.

« La laïcité a toujours été plurielle, prise dans des rapports de force. La loi de 1905 elle-même est née d’un violent conflit entre Jean Jaurès et Aristide Briand d’un côté et Emile Combes de l’autre », rappelle l’historien et sociologue Jean Baubérot, qui publiera en mars Les Sept Laïcités françaises. Le modèle français de laïcité n’existe pas. Personne n’est donc selon lui propriétaire de cette notion qu’il est dangereux d’ériger en nouvelle religion. Le spécialiste n’a d’ailleurs pas peur de dire que Charlie Hebdo pose le problème de la laïcité « d’une manière naïve, caricaturale et non réflexive » : « Le risque, c’est que l’atroce massacre qui a visé les caricaturistes sacralise leur ligne éditoriale. Il faut au contraire accepter d’ouvrir le débat et ne pas faire de raccourci. »

La confusion ambiante vient du fait que deux laïcités se sont superposées dans notre pays : « La première fonctionne de façon immergée, silencieuse : il s’agit de toute la jurisprudence issue de la loi de 1905, qui permet à chacun d’exercer sa religion dans le calme et la sérénité. La deuxième, émergée, bruyante, fait débat : il s’agit d’une nouvelle laïcité, très différente de celle de 1905. Alors que la loi de séparation assurait la neutralité de la seule puissance publique, celle-ci cherche à étendre la neutralité à la société tout entière. »  Petit à petit, ce n’est plus à l’Etat mais aux individus eux-mêmes que l’on demande d’être neutres, comme en témoignent la loi de 2004, qui interdit le port des signes d’appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycée, la loi de 2010, interdisant la burqa dans l’espace public, ou l’affaire Baby Loup, qui a vu une employée portant le voile dans une crèche privée être condamnée et licenciée.

Le contexte social et politique de la France d’aujourd’hui n’a en effet plus rien à voir avec celui de 1905 ; les forces religieuse en présence, non plus, ne sont pas les mêmes. L’établissement de la laïcité a été le fruit d’une longue lutte contre l’Eglise catholique, celle de la Révolution française contre une monarchie de droit divin ; la laïcité est maintenant confrontée à la visibilité grandissante et à la nouvelle donne géopolitique de l’islam contemporain.

            Selon Jean Baubérot, la laïcité a été « falsifiée » : alors qu’elle était au fondement historique du projet politique de la gauche, elle a clairement été récupérée par la droite et l’extrême-droite, en devenant un enjeu identitaire.

Le discours de Latran prononcé par Nicolas Sarkozy en 2007 a été un jalon marquant de cette évolution : l’ancien Président y exaltait les « racines chrétiennes » de la France et y appelait même de ses vœux l’avènement d’une « laïcité positive » considérant la religion comme un atout. Une régression inacceptable pour les penseurs du cadre strict de la laïcité made in 1905… Une nouvelle « catho-laïcité », façon claire de viser l’islam pour nombre d’observateurs… Comme le notent Stéphanie Hennette Vauchez et Vincent Valentin, professeurs de droit public et auteurs de L’Affaire Baby Loup ou la Nouvelle Laïcité, « pour une partie de la droite, incarnée notamment par Nicolas Sarkozy, la (nouvelle) laïcité semble être principalement l’outil de protection contre l’islam d’une culture ou d’une civilisation issue du christianisme – celui-ci étant pensé comme spontanément compatible avec la laïcité, voire même sa matrice ». Cheval de bataille d’une droite identitaire, cette nouvelle laïcité a été prise à partie par la gauche de la gauche, qui la juge tout bonnement islamophobe.

Le sociologue Eric Fassin, par exemple, épingle ainsi une « instrumentalisation raciste et xénophobe » de la laïcité.

            Ironique laïcité ! Censée être le ciment de la vie en société et du dépassement des différences, elle est devenue le lieu de l’exclusion de certains citoyens et d’une discrimination entre les religions. Elle aussi a volé en éclats, au rythme même des dissensions qui agitent et clivent plus que jamais la société française.

Mais pour Henri Pena-Ruiz, la laïcité ne devrait pas être incriminée : « Il ne faut pas remettre en cause l’émancipation laïque, sous prétexte que l’émancipation socio-économique est en panne. Ce n’est pas la laïcité qui stigmatise les citoyens musulmans. L’action pour la justice sociale et contre le racisme doit permettre d’y remédier. » Pour Vincent Valentin, et nombre de juristes, ce qui pose surtout problème, c’est le dévoiement du droit : les dérives liberticides inhérentes à cette nouvelle laïcité, et la confusion qu’elle instaure entre le public et le privé. « En étendant le principe de neutralité de l’autorité publique aux usagers eux-mêmes, on est passé d’une laïcité juridique à une laïcité culturelle, qui voudrait que le public se privatise et que le privé se publicise. L’Etat s’immisce dans des choix religieux qui devraient rester privés et les individus privés sont sommés de devenir laïques, athées. »

Le juriste voit là un dangereux brouillage : désormais, ce n’est plus l’Etat qu’il faudrait séparer de la religion, mais la société elle-même, l’individu devant désormais être neutre « à l’école, autour de l’école, dans le travail, voire… dans l’espace public en général ». De façon insidieuse, la religion est en fait redevenue une affaire publique… Au risque de violer les libertés individuelles : « Tandis que la laïcité républicaine « originelle » (la laïcité de 1905) est étroitement associée aux idées de liberté et d’égalité, la nouvelle laïcité les remet en cause. »

L’inversion est de taille : alors que la laïcité devait dans son principe protéger la liberté de croire ou de ne pas croire, elle sert aujourd’hui à la contrôler, ou à l’interdire. On est passé d’un état du droit – une défense de la liberté, assortie de droits et de devoirs – à l’imposition de valeurs – une conception du bien, une manière d’être. « On en vient à limiter la religion au nom même de ce qui assurait la liberté de la religion », résume le juriste. Comme l’analyse aussi Constantin Languille dans La Possibilité du cosmopolitisme, on en vient à confondre le « principe juridique » de laïcité, qui est « libéral au sens où il permet à chacun de vivre et d’exprimer sur la place publique son appartenance religieuse », et la « norme sociale, implicite mais très forte au sein de la société française », selon laquelle « le bon citoyen ne doit pas trop manifester son appartenance religieuse, sous  peine d’être suspecté d’infidélité à la République. Il existe une sorte d’exclusivisme républicain : manifester sa religion signifie se distancier de la communauté des citoyens ».

Or cet imaginaire républicain universaliste ne cesse de se heurter à une réalité tout autre, celle d’un « apartheid territorial, social, ethnique », pour reprendre l’expression polémique du Premier ministre, celle d’un pays traversé par de nouvelles tensions religieuses, la France n’étant plus depuis longtemps la nation fantasmée, une et indivisible qu’elle croit être.

            Ne nous trompons pas de combat. Ce n’est pas la laïcité qui doit être brandie comme une arme contre la religion : tant que la croyance religieuse ne nuit pas à autrui ou ne trouble pas l’ordre public, le droit, tel qu’il existe du moins, ne devrait pas être instrumentalisé pour la limiter.

« Non, les libertés publiques ne doivent pas être restreintes au nom de la laïcité. Et, en même temps, la lutte contre le terrorisme a ses contraintes, met en garde Jean Baubérot. Il faut être réaliste sur ce point, en se gardant de tout amalgame entre le terroriste islamiste et la mère de famille voilée qui veut participer à une sortie scolaire avec ses enfants. » Laïcité et liberté doivent continuer à rimer. Il ne faut donc pas se tromper de réponse aux problèmes auxquels est confrontée la société française : utiliser la laïcité come un rempart contre les religions, en faire une forteresse du passé assiégée par le présent, c’est une immense aveu de faiblesse de la part du politique, une façon de remplir un vide d’idées et de propositions, une manière à peine masquée de contenir ses peurs.

Texte 9  « Le désert de valeurs fait sortir les couteaux »

R Debray

entretien avec Régis Debray, recueilli par Aude Lancelin

L’Obs, numéro spécial, 14 au 21 janvier 2015             

            L’agitation autour de l’islam ne cesse de monter en France. Outre les événements tragiques survenus à Charlie Hebdo, le nouveau roman de Michel Houellebecq traite précisément de ces questions sur un mode polémique. Est-ce que vous pouvez comprendre le fait que certains voient dans cette religion un facteur de déstabilisation majeur pour les pays européens ? Ou est-ce qu’il y a là pour vous une panique excessive qui finit du reste par devenir auto-réalisatrice ?

            Evitons surtout la paranoïa. Il y a un problème sérieux lié non à l’immigration en soi, mais au fait que beaucoup d’enfants d’immigrés ne se sentent plus français et n’ont pas envie de le devenir. Aux Etats-Unis, les arrivants arborent le drapeau américain.

Pourquoi ? Parce que les politiques y ont un petit drapeau étoilé sur le revers du veston, parce que, lorsque vous arrivez dans un aéroport, vous avez un stars and stripes de 10 mètres sur 20.

Nous, nous avons un classe dirigeante qui a honte de sa langue et de son lieu de naissance : c’est ringard, franchouillard, moisi. Comment voulez-vous que les immigrés se sentent un attrait pour ce qui rebute nos gens du bon ton ? Le vrai problème, ce n’est pas la présence musulmane, du reste aussi éclatée et diverse que le monde chrétien de souche. C’est notre incapacité à nous faire aimer des nouveaux venus. C’est plus un problème franco-français qu’un problème franco-musulman. Pourquoi rien à la place du service militaire ? Pourquoi n’a-t-on pas ritualisé la naturalisation comme le font les Etats-Unis, pourquoi La Marseillaise à l’école est-elle jugée pétainiste ? La religion biblico-patriotique rend les Américains confiants dans leur destin, parfois même un peu trop. Nous avions un équivalent dans le culte laïque de la patrie ou du savoir ou du progrès.

Les fondements symboliques sont aux abonnés absents. C’est la fierté qu’il faut désormais récupérer.

Pourquoi est-ce que nous n’arrivons plus en France à mobiliser notre passé prestigieux et nos mythologies autrement que sur un mode muséal ?

            Les pays comme la Chine ou l’Inde entretiennent leur mytho-histoire. Chez nous, le mythe, Barthes aidant, passe pour un affreux mensonge. La Maison de l’histoire de France était mal partie, avec Sarkozy en initiateur, on avait envie de fuir. Mais cette affaire était  révélatrice, comme je le dis dans mon Candide. Qu’est-ce qu’une nation ? C’est une fiction qu’on accepte parce qu’elle nous augmente. L’histoire s’en allant, ne nous restent que des mémoires, parcellaires et antagonistes. On est passé de la molécule aux atomes. Ça se paie.

Vous décrivez trois stades d’illusion dans L’Erreur de calcul. Après le temps de l’illusion religieuse, celui de l’illusion politique, et aujourd’hui l’illusion économique dans laquelle l’Occident vit. Cette civilisation-là, à vous lire, n’est pas promise à un grand avenir. Elle présente des contradictions extrêmement violentes, ne serait-ce que le fait de ne pas donner aux gens de véritables raisons de vivre. Alors c’est sûr, nous n’échapperons pas au retour de l’illusion religieuse ?

            Ce serait malheureux, parce que la religion sans culture religieuse, c’est toujours meurtrier. Dommage que les autorités n’aient pas donné suite à ma proposition d’il y a dix ans : l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque. On s’était fait une idée un peu bébête du progrès, du genre : « une école qui s’ouvre, c’est un sanctuaire qui ferme ». J’ai découvert il y a quarante ans, en me baladant dans le monde arabe, que les fondamentalistes à l’université prospéraient dans les facs de sciences et de techniques, et non de lettres.

Partout, en Inde, comme en Israël, comme en Amérique. La modernisation techno-économique déclenche une régression politico-culturelle. Comme le nuage porte la pluie, la fin de la politique comme religion (ce qu’elle fut en France depuis 1789) entraîne le retour des religions comme politique. Le tout-économie, dont le tout-à-l’ego est un effet parmi d’autres, accélère ce mouvement de balancier jusqu’à la folie. Il y a une sorte de cercle vicieux entre le désert des valeurs et la sortie des couteaux. Entre la dévaluation de l’Etat et le retour au tribal, le repli sur les périmètres de sécurité primaires : le clan, la famille, le terroir, la reféodalisation du paysage. Au fond, le grand résultat de l’Europe de Bruxelles, ça aura été le retour de l’Europe moderne au XVe siècle : les villes-Etats, les principautés ou régions, les féodalités financières et les communautés de croyance. Mafias et sectes.

Si les choses continuent ainsi, ce n’est plus la citoyenneté qui va nous unir, mais la généalogie (papa et maman, la terre et les morts), ou une appartenance religieuse ou les deux. Ce serait la fin d’une période ouverte par la Révolution française, et ceux qui se sont réjouis de cette fin ont en réalité ouvert un avant-1789. Ce sont ces pseudo-modernisateurs de la gauche qu’il faudrait maintenant oublier.

Texte 10 . Régis Debray :

« L’esprit du 11-janvier était destiné à ne pas survivre »

ENTRETIEN Le philosophe Régis Debray, directeur de la Revue Médium

Jamais, depuis le 11-janvier, nous n’avons autant parlé de laïcité. Qu’en pensez-vous ?

R.D. : C’est sans doute un opérateur de consensus, commode comme tous les consensus. Il n’est pourtant pas facile de faire refleurir une République laïque dans un monde chaque jour moins républicain qu’hier, où beaucoup qui se disaient Maghrébins se disent désormais Musulmans, où les Israéliens se disent Juifs et les Indiens, Hindous… Il faut maintenant rentrer dans le vif du sujet : donner de la laïcité une définition claire. On verra que ça ne peut, en aucun cas, être une contre-religion d’Etat mais simplement un cadre juridique qui a aussi ses interdits et ses contraintes.

Texte 11. Régis Debray

Grand entretien de Marianne, 5 au 11 juin 2015

« Le citoyen, c’est l’homme sans étiquette »

            Et comment retisse-t-on un « nous » dans cette France convulsée par des haines de plus en plus sectaires ?

            On retissera un nous quand on assumera sans rougir une sacralité laïque. On ne transforme pas un « tas » en « tout » sans une verticale. Et comme disait Celan, « jadis, il y avait une hauteur », et notre monde en manque terriblement. On a tout mis à plat, à l’horizontale, et donc, on s’étripe. On s’engueule. C’est le problème de l’Europe, celui de la France, et de toutes les nations qui n’ont pas la chance d’avoir une foi collective, une destinée manifeste, un orgueil.

Texte 12. « Profs, ne capitulons pas ! »                    

L’affaire du foulard islamique

(Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler)

Le Nouvel observateur, semaine du 2 au 8 nov 1989

( Après la prise de position du ministre de l’Education nationale, Lionel Jospin, des intellectuels lancent un appel.

Dans un entretien paru dans  le Nouvel observateur  du 26 octobre, comme dans une intervention faite la veille devant l’Assemblée nationale, Lionel Jospin a déclaré que les chefs d’établissement doivent « établir un dialogue avec les parents et les enfants concernés pour les convaincre de renoncer à ces manifestations » (le port de signes religieux), mais que si ces discussions échouaient, « l’enfant – dont la scolarité est prioritaire – doit être accueilli dans l’établissement public. »)

Monsieur le Ministre,

L’avenir dira si l’année du Bicentenaire aura vu le Munich de l’école républicaine.

Il est bon, dites-vous, d’apaiser les esprits sans faire le jeu des fanatiques. Vous auriez sauvé la paix scolaire et la paix sociale, moyennant quelques concessions de détail. Et vous seriez, bien entendu, intraitable sur l’essentiel…

Vous dites, Monsieur le Ministre, qu’il est exclu d’exclure. ? Bien que touchés par votre gentillesse nous vous répondons, avec Mohammed Harbi, qu’il est permis d’interdire. Une exclusion n’est discriminatoire que lorsqu’elle vise celui ou celle qui a respecté les règles en vigueur dans un établissement. Lorsqu’elle touche l’élève qui a enfreint les règles en vigueur, elle est disciplinaire. La confusion actuelle entre discipline et discrimination ruine la discipline. Et s’il n’y a plus de discipline possible, comment enseigner les disciplines ? Si l’on n’applique la loi qu’à ceux qui veulent bien s’y soumettre, comment un professeur peut-il exercer son métier ?

Négocier, comme vous le faites, en annonçant que l’on va céder, cela porte un nom : capituler. Une telle « diplomatie » ne fait qu’enhardir ceux-là mêmes qu’elle se propose d’amadouer – et s’ils demandent demain que l’étude des Rushdi (Spinoza, Voltaire, Baudelaire, Rimbaud…) qui encombrent notre enseignement soit épargnée à leurs enfants, comment le leur refuser ? Par l’exclusion ?

N’avez-vous pas désavoué l’autorité des professeurs et des chefs d’établissement en donnant l’impression que vous identifiez automatiquement l’exclusion au racisme ?

Il faut que les élèves aient le loisir d’oublier leur communauté d’origine et de penser à autre chose que ce qu’ils sont pour pouvoir penser par eux-mêmes. Si l’on veut que les professeurs puissent les y aider, et l’école rester ce qu’elle est - un lieu d’émancipation -, les appartenances ne doivent pas faire la loi à l’école.

En dérogeant à ce principe fondateur, vous ne revalorisez pas, comme vous vous en faites gloire, la condition enseignante  vous rendez la vie déjà difficile de ceux qu’on a - hélas ! - cessé d’appeler les instituteurs et les professeurs plus impossible encore, et vous trahissez la mission de l’école.

Le droit à la différence qui vous est si cher n’est une liberté que si elle est assortie du droit d’être différent de sa différence. Dans le cas contraire, c’est un piège, voir un esclavage.

Ce n’est pas, Monsieur le Ministre, en réunissant dans le même lieu un petit catholique, un petit musulman, un petit juif que se construit l’école laïque. L’école s’efforce d’installer un espace où l’autorité se fonde sur la raison et sur l’expérience ; cela est accessible à tous. A ce titre, et parce qu’elle s’adresse à tous, l’école n’admet aucun signe distinctif marquant délibérément et a priori l’appartenance de ceux qu’elle accueille. Elle ne peut admettre non plus quelque dérogation que ce soit aux programmes ou à l’emploi du temps. Le respect des traditions ne la concerne pas : ne sont respectables que les traditions et les différences qui ne contrarient ni les droits de l’homme, ni le principe du libre examen. Or, en affirmant une croyance comme étant au-dessus de tout, en affirmant une distinction de nature entre les êtres humains, le foulard islamique contredit les deux principes.

« Accueillir tous les enfants », dites-vous. Oui. Mais cela n’a jamais signifié faire entrer à l’école, avec eux, la religion de leurs parents, telle quelle. Tolérer le foulard islamique, ce n’est pas accueillir un être libre (en l’occurrence une jeune fille), c’est ouvrir la porte à ceux qui ont décidé, une fois pour toutes et sans discussion, de lui faire plier l’échine.

            Au lieu d’offrir à cette jeune fille un espace de liberté, vous lui signifiez qu’il n’y a pas de différence entre l’école et la maison de son père.

            En autorisant de facto le foulard islamique, symbole de la soumission féminine, vous donnez un blanc-seing aux pères et aux frères, c’est-à-dire au patriarcat le plus dur de la planète. En dernier ressort, ce n’est plus le respect de l’égalité des sexes et du libre arbitre qui fait loi en France.

D’une seule phrase vous avez désarmé ces milliers de jeunes musulmanes qui se battent ici et là pour leur dignité et leur liberté. Leur plus sûr allié contre l’autoritarisme des pères était l’école laïque et républicaine. Aujourd’hui, elles l’ont perdu. Vous avez fait un marché de dupes, Monsieur le Ministre, en échangeant la libération et l’intégration, certaines et constatables, des jeunes filles musulmanes contre l’espoir hypothétique d’un retour à la tolérance des intégristes, par définition ennemis de la tolérance.

Les partisans de la « nouvelle laïcité », au rang desquels vous vous placez, prônent une tolérance indistincte. Ils veulent une école ouverte aux pressions communautaires, religieuses, économique, une école où chaque professeur est tenu de se plier à l’environnement social, une école où chaque élève est constamment rendu à ses parents, rappelé à sa condition, rivé à ses « racines » : c’est un école de la prédestination sociale. D’un même mouvement, elle s’offre au monde de l’entreprise et aux dignitaires religieux : c’est une école à vendre, une école asservie à la loi du milieu et aux particularismes extérieurs. Dans notre société, l’école est la seule institution qui soit dévolue à l’universel. C’est pourquoi les femmes et les hommes libres ne sont pas prêts de transiger sur son indépendance de principe, perpétuellement menacée par les pouvoirs de faits, économique, idéologique ou religieux.

Neutralité n’est pas passivité, ni liberté simple tolérance. La laïcité a toujours été un rapport de forces. Est-ce au moment où les religions sont de nouveau en appétit de combat qu’il faut abandonner ce que vous appelez la « laïcité de combat » au profit de bons sentiments ? La laïcité est et demeure par principe une bataille, comme le sont l’école publique, la République et la liberté elle-même. Leur survie nous impose à tous une discipline, des sacrifices et un peu de courage. Personne, nulle part, ne défend la citoyenneté en baissant les bras avec bienveillance.

La figure française de la démocratie a pour nom République. Ce n’est pas une mosaïque de ghettos où la liberté pour tous peut venir habiller la loi du plus fort. Vouée au libre examen, liée à l’essor des connaissances  et confiante dans la seule lumière naturelle des hommes, la République a pour fondement l’Ecole, C’est pourquoi la destruction de l’Ecole précipiterait celle de la République.

Nous avons l’honneur, Monsieur le Ministre, de vous informer que ce sont les élèves que nous continuerons d’accueillir, et non la religion de leurs parents. Vous comprendrez donc que nous appelions nos collègues des enseignements primaire, secondaire et supérieur, à manifester leur accord avec ce texte. Et vous aurez aussi compris, Monsieur le Ministre, que c’est un sentiment d’amitié républicaine qui nous a incités à vous écrire librement : la République est la chose de tous.

Paris le 27 octobre 1989

Texte 13. Se méfier des enseignants                         

Nicolas de Condorcet (1743-1794)

            La puissance publique doit donc éviter surtout de confier l’instruction à des corps enseignants qui se recrutent par eux-mêmes. Leur histoire est celle des efforts qu’ils ont faits pour perpétuer des vaines opinions que les hommes éclairés avaient dès longtemps reléguées dans la classe des erreurs ; elle est celle que leurs tentatives pour imposer aux esprits un joug à l’aide duquel ils espéraient prolonger leur crédit ou étendre leurs richesse.

Que ces corps soient des ordres de moines, de congrégations de demi-moines, des universités, de simples corporations, le danger est égal. L’instruction qu’ils donneront aura toujours pour but, non le progrès des Lumières, mais l’augmentation de leur pouvoir ; non d’enseigner la vérité, mais de perpétuer des préjugés utiles à leur ambition, les opinions qui servent leur vanité. D’ailleurs, quand même ces corporations ne seraient pas les apôtres déguisés des opinions qui leur sont utiles, il s’y établirait des opinions héréditaires ; toutes les passions de l’orgueil s’y uniraient pour éterniser le système d’un chef qui les a gouvernées, d’un confrère célèbre dont elles auraient la sottise de s’approprier la gloire ; et dans l’art même de chercher la vérité, on verrait s’introduire l’ennemi le plus dangereux de ces progrès, les habitudes consacrées.

FIN