Régis Debray

Transmettre

Ed. Odile Jacob,

Collection Le champ médiologique

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4e de couverture :

            Comment, par quelles stratégies et sous quelles contraintes, l’humanité se transmet-elle les croyances, les valeurs et systèmes qu’elle s’en va produisant d’époque en époque ? Et que cachent d’essentiel ces opérations trompeusement anodines ? Pourquoi, par exemple, Jésus s’est-il finalement « emparé des masses » et non Mani le Mésopotamien ou le dieu oriental Mithra ? Pourquoi Karl Marx a-t-il marqué notre siècle au fer rouge et non Pierre Proudhon ou Auguste Comte ? Et peut-on, de ces cas singuliers, donc irréductibles, inférer certaines lois de portée générale quant aux puissances de la pensée et à la dynamique transformatrice des « idées » ?

            La transmission culturelle semble aujourd’hui flotter en bordure de plusieurs savoirs (sociologie, histoire des mentalités, génétique, épidémiologie). Notre hypothèse de travail vise à lui procurer un sol ferme et balisé, pour en faire, à l’avenir, un jour, un objet de pensée consistant.

La transmission est matérielle :

            Pas de lignée spirituelle qui n’ait été invention ou recyclage de marques et de gestes ; pas de mouvement d’idées qui n’implique des mouvements d’hommes (pèlerins, marchands, colons, soldats, ambassadeurs) ; pas de subjectivité nouvelle sans objets nouveaux (livres ou rouleaux, hymnes et emblèmes, insignes et monuments).

La transmission est diachronique :

            C’est une trame, plus un drame : elle fait lien entre les morts et les vivants, le plus souvent en l’absence physique des « émetteurs ». […] Elle ordonne de l’effectif à du virtuel.

La transmission est politique :

            La transmission ajoute à l’outil matériel de la communication un organigramme, en doublant le support technique par une personne morale. Si la vie se perpétue par l’instinct, l’héritage ne va pas sans projet, projection qui n’a rien de biologique. La transmission est charge, mission, obligation : culture.

            Voilà qui suffit à faire peu ou prou de toute entreprise de transmission une opération polémique.

            Si la communication est interindividuelle, la transmission a des méthodes collégiales et des cadres collectifs.

Pour communiquer, il suffit d’intéresser. Pour bien transmettre, il faut transformer, sinon convertir. Ici, crainte et tremblement, c’est le résultat qui fait critère (aussi ne conçoit-on pas un enseignement sans contrôles, examens et concours).

Trans :

Transmission s’impose à nous par son caractère processuel et médiatisé, qui conjure toute illusion d’immédiateté.

Transmettre quoi ?

            … perpétuation de systèmes symboliques explicites – religions, idéologies, doctrines et productions d’art. […] …comment se fait-il qu’il subsiste aujourd’hui en Occident.

L’acculturation […] accouple communication et communauté.

            Pour réussir une traversée du temps, pour pérenniser, je dois (moi, émetteur quelconque) à la fois matérialiser et collectiviser. Double travail d’élaboration qui fabriquera du mémorable tout en façonnant des mémorants. Du mémorable : via des choses mortes transformées en monuments, pour que la matière conserve les traces ; des mémorants, via une filière collective de recréation, parce que seuls des vivants peuvent ranimer le sens qui dort dans les traces.

Deux ordres déjà repérés : l’inorganique et l’organique. Reste à étudier : la matière organisée et l’organisation matérialisé. L’homme combine les deux derniers.

En retour, le relais transmetteur veillera au taux de redondance nécessaire à une bonne audience. Trop d’originalité nuisant à la réception, il faut savoir utiliser des signes inutiles ou déjà connus du milieu ambiant pour se faire comprendre. Comme en parfumerie, une essence non diluée devient toxique ou nocive, il existe un art médiologique de verser du banal dans l’original, comme de l’eau dans son vin.

Pas de « peinture » comme art sans pinacothèque comme site, avec une capitalisation réglée des traces, mais pas de Musée sans une nationalisation politique du patrimoine.

Transmettre, c’est organiser, donc faire territoire : solidifier un ensemble, tracer des frontières, défendre et expulser (« le propre de l’unité est d’exclure », prévenait Bossuet). D’où précisément l’effort politique requis pour déterritorialiser les sujets venus d’ailleurs ou d’hier, avant de les reterritorialiser autrement.

Internet est un réseau sans tête, un rhizome décentralisé, horizontal et illimité ; c’est bien pourquoi le Web joyeusement anarchique ne saurait, malgré les ivresses métaphoriques du moment, transmuer les neurones d’un « cerveau planétaire » en membres d’une communauté de sentiment et d’action.

L’effort innovatif de la technique a un besoin vital de stabilité organisationnelle. Ecole ou Eglise, reprocher aux agents de la mémoire, pédagogique ou religieuse, ces cadeaux du temps aux oublieux, de « tourner le dos au présent et à la vie moderne », c’est ne pas comprendre que telle est précisément leur raison d’être. L’Ecole ne saurait avoir honte du « passéisme » qui rentre dans sa fonction (et tranche sur l’amnésie marchande). Prendre le présent pour seul modèle reviendrait à tuer dans l’œuf la transmission, et donc l’innovation (le mépris du passé étant le plus grand ennemi du progrès).

Exemple de la transmission du christianisme :

            Elle atteste mieux que toute autre expérience historique cette vérité générale selon laquelle l’objet de la transmission ne préexiste pas à l’opération de sa transmission, s’il appert que le christianisme a inventé le Christ, et non l’inverse.

            La question médiologique n’est pas de savoir si Jésus de Nazareth a ressuscité ou non le troisième jour, mais de savoir comment s’est élaborée et perpétuée la tradition qui l’établit. Comment se fait-il qu’Adonis, Attis et Osiris, ces dieux également orientaux, également morts et ressuscités, ne soient pas demeurés parmi nous – alors que le mystère chrétien a traversé les siècles ?

            Nous ne saurons jamais si Jésus a vraiment ressuscité. Nous sommes sûrs en revanche qu’on y a vraiment cru. On peut imaginer le mécanisme psychologique d’une telle croyance. Les disciples de Jésus n’ont pu endurer la déception de sa mort, l’espérance a été la plus forte, ils l’ont revu mentalement bien en vie, et ont supposé qu’il continuait de vivre au Ciel. Tel aurait été « le miracle de la foi ». On est fondé à dire que c’est l’idée de la vie céleste de Jésus qui explique ses apparitions terrestres, et non l’inverse. Reste que l’idée a survécu aux visions, et la foi en Christ vivant aux christophanies qui ont suivi sa mort. C’est la reconduction du miracle jusqu’à nous, témoins de rien en réalité, qui fait question.

La tâche du médiologue, croyant ou non, est de doubler l’admiration par une explication.

Il appert en réalité que l’institution supposée relayer invente peu à peu son origine, en instaurant comme inaugurale la parole qu’elle n’a pas transcrite mais bel et bien écrite. Il n’y a pas eu d’abord la parole de Jésus, ensuite son recueillement et sa transcription par des apôtres-médiateurs, et enfin sa diffusion tous azimuts (omnes gentes) par un corps sacerdotal servant de relais. Le processus fut à l’envers : c’est l’institution chrétienne qui a fait la proclamation chrétienne. Non pas : « une parole qui devient monde », mais un monde qui s’est parlé à travers cette parole. Les « textes sacrés » sont produits par les communautés qui s’en servent en tant que de besoin pour faire communauté. D’où, dans le christianisme comme dans l’islamisme, le caractère tardif des écritures […]

Ce sont les disciples qui inventent les maîtres (et en l’occurrence, les néo-platoniciens, plus orthodoxes que les successeurs directes, installés à l’Académie, qui ont inventé le platonisme). Pour comprendre une théologie, analysez l’ecclésiologie correspondante : vous passerez de la forme à la matrice. De la conséquence à la cause. Les agents cruciaux d’une acculturation (platonicienne, chrétienne, marxiste, psychanalytique ou autre), ce sont des corps, non des esprits – seuls les premiers peuvent délivrer le message. Penser, c’est s’organiser. Commencez par faire corps, l’esprit vous sera donnée de surcroît, et une succession sera ouverte : le recueillement fait l’héritage, non l’inverse.