Éric ZEMMOUR

Le suicide français

Albin Michel, 2014

 

p. 34  (le père)                                                                 année 1970

Sans le soutien de la société, le père n’est rien. A partir du moment où la puissance paternelle est abattue par la loi, le matriarcat règne. L’égalité devient indifférenciation. Le père n’est plus légitime pour imposer la loi. Il est sommé de devenir une deuxième mère. « Papa-poule », chassé ou castré, il n’a pas de choix. De Gaulle avait jadis écrit « qu’il n’y a pas d’autorité sans prestige ; et pas de prestige sans éloignement ». L’ « autorité parentale » issue de la loi de 1970 est un oxymore. Le père est éjecté de la société occidentale. Mais avec lui, c’est la famille qui meurt. Quarante ans plus tard, les revendications en faveur de l’ « homoparentalité » ne sont pas surprenantes : la famille traditionnelle l’instaure déjà puisqu’on ne prend plus en considération la différence sexuelle entre la mère et le père pour définir leurs fonctions et rôles respectifs.

p. 74   (homosexualité et consumérisme)                année 1972

            La rencontre entre l’homosexualité et le capitalisme est le non-dit des années 1970. Entre un mouvement gay qui arbore un drapeau arc-en-ciel et un capitalisme qui découvre les joies et les profits de l’internationalisme, il y a un commun mépris des frontières et des limites. Entre la fascination homosexuelle pour l’éphèbe et une société capitaliste qui promet la jeunesse éternelle, l’entente est parfaite. Le rejet haineux du père est sans doute le point commun fondamental entre une homosexualité narcissique qui transgresse sexuellement la loi du père et un capitalisme qui détruit toutes les limites et les contraintes érigées par le nom du père autour de la cellule familiale, pour mieux enchaîner les femmes et les enfants – et les hommes transformés à la fois en enfants et en femmes – à sa machine consumériste ?

p. 80 (écologie)                                                   année 1972

            Ces contradictions pour un esprit rationnel n’en sont pas pour les écologistes. Nous ne sommes plus dans le registre de la raison, mais dans celui de la foi. Avec sa conception révolutionnaire du monde et aussi de l’homme, l’écologie est une remise en cause radicale de l’humanisme né des deux héritages, judéo-chrétien et grec ; l’écologie est une sorte de ré-enchantement du monde répondant à la sécularisation rationaliste de l’Occident, la forme moderne d’un néo-paganisme adorant la déesse Terre, les victimes innombrables (immigrés, femmes, homosexuels, etc.) tenant lieu de Christ sur la croix, la Terre mère souffrante ensevelissant les nations et les empires ; le métissage généralisé et obligatoire des races, mais aussi des sexes et des genres, jusqu’aux animaux et aux végétaux dotés d’une âme comme les hommes, rappelant, prolongeant et dépassant la célèbre doctrine de saint Paul : « Il n'y a plus ni Juif, ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. »

p. 95 (à propos du film Elle court, elle court la banlieue)    année 1973    

            La banlieue n’a donc pas toujours été ce rebut désolé et redouté. Foin d’étymologies faussement savantes sur la « mise au ban, la banlieue fut une destination désirée, rêvée, pour les familles venues de la campagne qui y découvraient ébaubies les conforts de la ville (salle de bains, chauffage central, etc.) ou les jeunes couples des centres-villes qui y trouvaient enfin l’espace pour leur future progéniture. La banlieue heureuse ne fut pas une chimère, elle éclabousse de joie de vivre dans chacun des plans du film ; elle fut bien le rêve d’une génération d’après-guerre qui fantasmait sur les suburbs américains, un rêve encouragé par des architectes et des urbanistes qui voulaient réinventer la ville selon les lois de Le Corbusier. Toutes les théories échafaudées depuis lors par des géographes, urbanistes, sociologues s’effondrent en quelques images : ce ne sont pas l’urbanisme en hauteur, les cages d’escalier, de rues qui provoquent la violence, les bandes, les ghettos ; mais la violence, les bandes, les trafics qui transforment le paradis en enfer. Ce ne sont pas les structures qui forgent la superstructure ; c’est la population – et les changements de population – qui façonne l’environnement.

Les banlieues n’ont pas d’histoire, pas de passé, pas de traditions à quoi se raccrocher. Il faut tout réinventer. Bientôt les centres commerciaux pousseront comme le chiendent. La première génération consumériste de l’Histoire de France disposera de cathédrales dédiées à la nouvelle religion de la consommation. Pour l’instant, la croissance échevelée des années Pompidou dissimule et occulte les fragilités et les souffrances. On a du mal à boucler les fins  de mois, mais le chômage n’est pas un sujet. L’ancienne génération tant brocardée et tant critiquée par la jeunesse sert encore, avec ses valeurs traditionnelles héritées de la civilisation rurale, de vieille roche sur laquelle s’appuyer. Le film ne le montre pas, mais la banlieue est à l’époque tenue en main par le parti communiste qui, avec ses innombrables associations, crée et forge le lien social indispensable à ces populations, une Eglise matérialiste qui a son Saint-Siège à Moscou remplaçant une Eglise catholique en déclin. C’est ce monde-là que le capitalisme consumériste, les idéologies libertaires et l’immigration de masse s’apprêtent à détruire. A la fin du film, le couple s’est installé à Paris. Le débarquement des nouvelles couches moyennes du tertiaire embourgeoisées par les Trente Glorieuses dans les quartiers populaires de l’est parisien, annonce sa «gentryfication» et les encore inconnus « bobos ». La place est libre dans ces banlieues pour d’autres populations venues des quatre coins du monde. Elle court toujours, la banlieue, mais elle court à l’abîme ; elle ne le sait pas, ne l’imagine même pas. Le film est la trace enfouie de ce moment de bonheur fragile et ingénu. Vingt ans après, le prochain film sur la banlieue s’intitulera La Haine.

p. 100  (le mariage et le divorce)                              année 1973

            C’est une révolution copernicienne des mentalités si on veut se souvenir que le mariage fut longtemps considéré comme un insupportable boulet aux pieds par la gente masculine ; et une protection à la fois matérielle et sentimentale pour les femmes. Pascal Quignard, dans Le Sexe et l’Effroi, explique fort bien, après d’autres, que la monogamie, imposée par Rome et l’Eglise, fut alors une revendication féminine (féministe) dans une société virile qui n’avait pas encore oublié les joies et les plaisirs d’une polygamie fantasmée.

p. 113  (après la loi Royer qui protégeait les petits commerçants) année 1973

            Quarante ans plus tard, partout en France : images de désolation, ruines d’après-guerre ; les entrées des villes abîmées, enlaidies, avilies par des blocs d’usine déposés à la hâte ; des files interrompues de panneaux publicitaires aux couleurs criardes ; des immenses étendues de voitures immobilisées qui chauffent au soleil. Le sud de la France, et ses sublimes paysages dépeints par Giono, est particulièrement saccagé, comme après une invasion de criquets. Partout en Europe, l’association américaine de la grande distribution et de l’automobile a opéré son œuvre de destruction, mais nulle part autant qu’en France. Comme si un être pervers avait voulu punir notre pays d’être aussi beau. Comme si un diable libéral avant voulu humilier le seul Etat qui avait cru arrêter l’invasion avec une loi.

p. 115     (suite)                                                    année 1973                         

            La richesse fabuleuse de la nomenklatura des grandes surfaces (les Leclerc, Auchan, Carrefour, Casino ont édifié en une génération  les plus grandes fortunes de France) fut bâtie sur ce crime social de masse, avec la complicité de tout un pays avide de jeter par la fenêtre les oripeaux d’un passé honni.

            Les « super » et les « hyper » devinrent très vite les temples de la nouvelle religion où on se précipitait en famille, tandis qu’on désertait les anciennes églises.

            Nos élites faisaient alors le choix – qu’on payerait au prix fort des années plus tard – du consommateur contre le producteur, des importations contre les exportations, des prix bas contre la qualité, de la finance contre l’industrie, de l’agrobusiness contre les paysans.

p. 118 (les grandes surfaces)                          année 1973

            La religion des prix bas alimente le chômage de masse Dans chaque client de grandes surfaces, il y a un consommateur qui détruit son propre emploi. La grande distribution est le plus redoutable pousse-au-crime des délocalisations, de la désindustrialisation, de la malbouffe.

            Il y a cinquante ans, il y avait 2,5 millions de fermes. 700 000 en 1990. 515 000 en 2013. La France n’aura plus de paysans en 2050. Rien que des complexes agro-industriels. Nous importons 40% de nos produits alimentaires Les activités les plus précieuses, élevage, maraîchage, agriculture de montagne, tirent le diable par la queue, tandis que les gros céréaliers se gavent aux subventions de Bruxelles.

p. 132                                                                                  année 1974

Vincent, François, Paul et les autres (Claude Sautet) marque l’échec de la génération d’après-guerre, qui avait voulu abolir l’humiliation de la défaite de juin 1940. La libération de 1945 reposait sur la présomption de l’héroïsme retrouvé (« Paris libéré par son peuple !!! »), de la Résistance unanime qui effaçait les déchirements entre pétainistes, gaullistes et communistes, de la solidarité entre les classes (sécurité sociale) qui soldait les vieux comptes des journées de juin 1848, de la Commune, de Germinal, etc., et enfin, même si cela était moins assumé, sur la reprise en main des femmes (dont le symbole extrême et cruel fut les tondues) qui avaient abandonné sans vergogne le vaincu dévirilisé pour s’abandonner dans les bras du vainqueur, allemand puis américain.

La crise du pétrole de 1973, l’usure du modèle keynésien, la remise en cause de la mémoire gaullo-communiste et last but not least, le combat féministe qui exaltait le « droit de disposer de son corps » même avec un soldat ennemi, le développement de l’individualisme et de l’hédonisme au détriment des valeurs patriotiques, familiales et collectives qui avaient soudé la France de la Reconstruction, tout marquait l’usure et l’échec final de la génération de Vincent, François, Paul et les autres.

p. 145  (la femme est l’avenir de l’homme)           année 1975

            En quelques années, la face de l’immigration et de la France a changé. Après les hommes, sont venus femmes et enfants ; à une immigration du travail, traditionnelle depuis le milieu du XIXe siècle, immigration de flux, liée à l’activité économique, qui retourne au pays, de gré ou de force, en période de crise, succède une immigration familiale qui s’enracine, une immigration de peuplement. Le mot est bien choisi : au fur et à mesure que le temps passera, que les couches d’alluvions exogènes se déposeront sur la terre de France ; que la désindustrialisation, puis les délocalisations transformeront en chimère le projet patronal de dynastie ouvrière, qu’un nombre croissant de garçons refuseront d’être « humiliés » par les Français comme leurs pères sur les chaînes de Renault ou Peugeot ; que les étrangers seront majoritaires dans des quartiers entiers, puis dans des villes, dans des départements, l’assimilation se faisant à l’envers ;

que des jeunes de demain iront chercher des femmes dans le bled d’origine de leurs parents, pour ne pas rompre la chaîne endogamique du mariage ancestral entre cousins – et « posséder » une jeune fille moins insoumise que les jeunes Franco-Arabes « perverties » par l’idéologie libérale française ; l’immigration de peuplement alors s’auto-engendrera, débordera les cadres administratifs du « regroupement familial », fera masse, fera souche, fera peuple. Un peuple dans le peuple. Un peuple de plus en plus éloigné du peuple d’origine, un « campement africain » - comme prophétisait au début des années 1990, provocateur, un Michel Poniatowski vieillissant et revenu des illusions giscardiennes -, de plus en plus hostile à un « cher et vieux pays » submergé, obligé de battre en retraite.

p. 183                                                                      année 1980

(Les loups sont entrés dans Paris par la rue Copernic)

(Après avoir accusé l’extrême-droite :)

L’évidence finit toutefois par s’imposer même aux plus rétifs : des Palestiniens avaient organisé le carnage. Ils recommencèrent en 1982, rue des Rosiers, devant le célèbre restaurant Goldenberg. On ne put alors accuser l’incursion de l’extrême-droite dans la police ; le président Mitterrand se rendit sur place, quitte à se faire invectiver par des jeunes furieux.

p. 201  (l'Europe)                                     année 1981

Les communistes, eux, ont bien compris que l’Europe faisait le lien entre l’otanisation de la France et la contre-réforme libérale. Américanisation et libéralisation sont les deux mamelles du monde qui s’annonce. L’Europe en est le cheval de Troie. C’est la souveraineté nationale qui assure le fonctionnement démocratique mais aussi la protection sociale des salariés en mettant les élites et le patronat sous la menace du peuple. La seule manière de desserrer cet étau démocratique est de crever le plafond de la souveraineté nationale pour éloigner le patronat et les décideurs de leurs peuples ombrageux. La « construction européenne » sera l’arme absolue pour débrancher cette tradition révolutionnaire née en 1789, qui fait encore si peur – le XIXe siècle qui s’achève en Mai 68 n’est pas si loin – aux élites françaises et européennes. […]

p. 208  (les banlieues)                                       année 1981

            Quelques années plus tôt pourtant, le regroupement familial avait fait basculer les banlieues des grandes villes françaises dans une nouvelle ère. Très vite, les relations avec les indigènes – les ouvriers et leurs familles, issus de l’exode rural ou de l’immigration européenne – se détérioraient. Les enfants maghrébins étaient habitués à une éducation patriarcale, rude et même violente, que la société française née de Mai 68 était en train de rejeter au nom de la pacification des relations humaines, de la mort du père, et de l’éveil des enfants comme personnes autonomes et apprentis consommateurs. […]

Dans les banlieues françaises de ces années 1970, le pouvoir appartient encore au Parti. Crèches, écoles, dispensaires, stades, gymnases, bibliothèques, colonies de vacances, maisons de retraite, conservatoires de musique, naissances, mariages et funérailles : le parti communiste prend en main l’existence de chacun de 7 à 77 ans. C’est une contre-société prolétarienne, collective et solidaire, qui n’a pas eu trop de mal à se lover dans une France forgée depuis mille ans par le catholicisme ; le marxisme a remplacé les Evangiles. […]

p. 211   (suite)

            C’est au cœur des émeutes de l’été 1981 que le secrétaire de cellule du PC de Vénissieux abandonna à son tour le quartier ; les enfants de l’immigration maghrébine avaient gagné ; le pouvoir avait changé de mains. L’ère des ceintures rouges prenait fin ; et s’ouvrait celle d’un nouveau pouvoir islamo-mafieux, où le trafic de drogue, et ses profits croissants serviraient bientôt de moteur économique à des territoires arrachés à la loi républicaine, progressivement organisés en contre-sociétés régies par les prescriptions de l’islam. Le regroupement familial – jamais interrompu, fournirait sans cesse les renforts à ces bandes, tandis que la désindustrialisation à partir de la fin des années 1980, en provoquant un chômage massif (40%) parmi ces jeunes hommes sous-diplômés, tiendrait le rôle qu’avait joué le STO pendant la guerre pour alimenter les maquis de la Résistance. […]

p. 215  (du PC au PC)                                          année 1981

            On ne tarderait pas à découvrir que l’âge de l’informatique produirait les mêmes bouleversements que celui de l’industrie ; nous ramènerait à ses débuts farouches. L’ordinateur personnel (et son corollaire internet) amplifierait le potentiel révolutionnaire de la vulgate idéologique soixante-huitarde : individualiste, cosmopolite, antihiérarchique, anti-étatiste. Ni Dieu ni maître, ni frontière. L’informatique donnerait une réalité consumériste aux fameux slogans « Il est interdit d’interdire » et « Jouissez sans entraves ». Pour le meilleur et pour le pire, comme on le vit à partir des années 1990 dans le domaine de la musique, lorsque l’attrait de la gratuité détruisit l’industrie du disque et obligea les artistes à retrouver le chemin des salles de spectacle pour vivre, comme avant l’invention du microsillon, ruinant au passage cette grande invention française (Beaumarchais) du droit d’auteur.

p. 224  (le retour des féodaux)                                  année 1982

            Ironie de l’histoire : le département fut le comble de la modernité en 1789 et le comble de la ringardise deux siècles plus tard. La région incarnait l’apogée de la réaction en 1789 (Les Provinces) et du progrès dans les années 1970.  A l’orée des années 2000, elle passera de nouveau à la trappe de l’Histoire, tandis que les villes, ces modernes du Moyen Âge, reprendront le flambeau.

            Cette révolution décentralisatrice eut un coût colossal jamais évalué. Les nouveaux féodaux régionaux, départementaux et municipaux, enhardis par leur fraîche légitimité et enivrés par leur nouveau pouvoir, firent couler le béton dans des hôtels administratifs souvent somptuaires. Des budgets de communication faramineux chantèrent la gloire du roitelet-soleil.

p. 250  (Canal +)                                                   année 1984

            Le peuple des ouvriers et employés était assimilé à la lie de l’humanité, franchouillards xénophobes au front bas, benêts racistes, alcooliques misogynes ridiculisés dans les sketchs innombrables des Deschiens ou des Guignols de l’info. L’arrogance parisianiste des animateurs ressuscitait cette « cascade de mépris » qui fut la marque de la société d’Ancien Régime.

p. 263  (la shoah)                                                 année 1985

            En cette même année 1985, Claude Lanzmann imposait par le cinéma le mot shoah qui remplaçait « holocauste » ; un mot hébreu à la place d’un vocable français, pour mieux enraciner le caractère à la fois unique et juif du génocide qui devint un élément central – parfois obsessionnel – de la psyché juive, faisant des Juifs français une caste d’intouchables, et du génocide la nouvelle religion obligatoire d’un pays déchristianisé.

p. 269  (identités sexuelles)                           année 1985           

Le travestissement a pour but de troubler les identités sexuelles ; de montrer leur fragilité, leur artificialité. Les féministes voient, dans cette contestation des identités sexuelles, la seule manière d’abattre le pouvoir du mâle ; les homosexuels militants y voient l’unique moyen de sortir de la marginalité. Cette alliance entre féministes et gays, qui leur avait permis de briser dans les années 1970 le pouvoir patriarcal, tourna cette fois à l’avantage exclusif des gays. Avec habileté, leurs théoriciens délaissèrent la traditionnelle opposition du masculin et du féminin – base même des revendications féministes pour davantage d’égalité – au profit d’une nouvelle dichotomie entre les sexualités, hétérosexuelle et homosexuelle. Au nom de l’égalité (entre les sexualités et non plus les individus ou les sexes), on revendiqua les mêmes droits que les couples hétérosexuels : mariage, famille, enfants. La science (PMA, GPA) et l’argent (un marché de l’enfant sur catalogue se développe aux Etats-Unis pour les riches gays, et des usines de « ventres sortent de terre en Inde) remplacèrent la nature.

p. 300   (les sans-papiers)                                            année 1986

            Depuis lors, la France est devenue ce pays unique où les « sans-papiers » ont droit de manifester pour réclamer leur dû, et où le terme de forces de l’ordre est un oxymore, puisque celles-ci doivent préférer un désordre même violent à un ordre qui pourrait être mortel. La plupart des manifestations juvéniles se terminent en effet par des scènes de pillages et de razzias qui épouvantent les médias internationaux, sous les regards désabusés de policiers condamnés à rester l’arme au pied, impavides et vains, tandis que les pillards banlieusards se gobergent.

p. 312   (le travail)                                               année 1988

            Les politiques continuèrent à gloser sur la « valeur travail » sans saisir que le chômage de masse l’avait anéantie ; sans comprendre que l’assistanat avait brisé les cultures séculaires du labeur et de la méritocratie, qu’avaient tour à tour forgées et renforcées le vieux fonds paysan, la solidarité ouvrière, et la République scolaire de Jules Ferry, pour transformer toute une partie de la population en machines à calculer des « droits », jonglant avec les salaires et les allocations, alternant périodes d’ « activités » et de « chômage », calculs complexes des failles de la loi dans une recherche savante de son seul intérêt immédiat. Les politiques dénoncèrent sans relâche les méfaits de « l’assistanat » en se félicitant sans le dire de son efficacité pour garantir la paix sociale.

p. 330   (la défaite de la grande nation)                  année 1989

            Au nom de la liberté, on a favorisé l’instauration d’une société « totalitaire », c’est-à-dire qui prend en charge l’existence « totale » de chaque individu, privé et public, mêlés ; au nom du primat de l’individu, on a fait le lit d’une organisation holiste qui ne connaît que la « soumission » de ses membres à la loi de Dieu ; au nom de la République, on a déconstruit la France ; au nom des droits de l’homme, on a érigé un Etat dans l’Etat, […]

p. 342

            On ne s’arrêterait pas en si bon chemin. Les lois se multiplieraient, les campagnes dites de « santé publique » se succéderaient sans relâche ; il faudrait en finir avec la cigarette, réduire notre consommation d’alcool, manger cinq fruits légumes par jour, marcher trente minutes par jour, bouger, mettre un préservatif pour éviter le sida, prévenir le cancer du sein et  de l’utérus, surveiller son taux de cholestérol et sa tension, mettre sa ceinture de sécurité au volant, son casque à moto, réduire sa vitesse sur les routes.

p. 393   (le football)                                                        année 1995

            La sociologie du football en sortit bouleversée : les entraîneurs devinrent des «coachs» habillés en Paul Smith ; les présidents de clubs, des nababs du pétrole ou de la finance au mieux, des mafieux au pire, parfois les deux à la fois ; les agents de joueurs, des grands frères au mieux, des fournisseurs de came et de filles au pire ; les joueurs incarnèrent le chic abouti des élites mondialisées, collectionnant mannequins et Ferrari.

p.430   (le football encore)                              année 1998           

            En moins d’une décennie, le football français devient le football des banlieues françaises. L’invasion de la pelouse lors du match France-Algérie avait été prémonitoire. Les mêmes – ou leurs frères – évolueraient dans tous les clubs de l’Hexagone, jusqu’en équipe de France, y amenant les mœurs et coutume de la « cité ». Les directeurs de centres de formation le notaient avec amertume : « Quand le gamin rentre chez lui, jamais il ne dira qu’il est français, c’est la honte ! » Les jeunes farouches ne respectent plus ni entraîneur ni formateur. Ils n’acceptent de se soumettre à l’autorité qu’à l’étranger, dans les clubs anglais ou italiens ou allemands, comme si ce n’est pas l’autorité en soi qui pose problème, mais la France. L’islam se répand dans les vestiaires, on prend sa douche en short par pudeur, on exige des mets halal, à la grande surprise des joueurs étrangers, sud-américains par exemple, qui seront les seuls à oser se rebeller contre le prosélytisme des musulmans les plus exaltés.

p. 455   (Paris)                                                      année 2001

            A l’ouest de Paris, les véritables bourgeois, français ou étrangers, sont mondialisés par l’argent, entre banques et paradis fiscaux ; à l’est, les bobos sont mondialisés par la tête ; les immigrés sont mondialisés par le cœur : l’entre-soi prend les couleurs de la père patrie, par les langues qu’ils parlent encore, la télévision (par satellite) qu’ils regardent, la religion (l’islam) qu’ils pratiquent, les amis et la famille qui les entourent, voire la nourriture qu’ils consomment ou les vêtements qu’ils portent.

p. 482   (la nation)                                                           année 2003

            Les débats publics français approchaient cette question fondamentale de biais, avec de mauvais angles et de mauvais arguments : la liberté des femmes, la laïcité, etc. Ce n’était pas le cœur du sujet. Dans son fameux texte, sans cesse repris mais compris partiellement, « Qu’est-ce qu’une nation ? », Ernest Renan récuse bien sûr la conception allemande fondée sur l’héritage, le sang, la langue et prône une adhésion personnelle et volontaire, le fameux « plébiscite de tous les jours ». Mais ce plébiscite, et on l’oublie toujours, repose sur « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

p. 499   (l’appartenance française)               année 2005

            De son côté, la jeunesse dorée des écoles, encouragée par les parents et par les institutions scolaires, ne rêve que d’études à Londres, New York, Singapour ou Montréal. Ce refus de l’appartenance française est sans doute le lien majeur entre ces deux jeunesses que tout sépare par ailleurs ; la première fuit un territoire national que la seconde investit.

p. 521 (l’Europe)                                                 

… et depuis Ils brandissent la « contrainte extérieure » comme une épée dans nos reins ; et l’Europe comme un graal qui se gagne par d’innombrables sacrifices. Ils se lamentent : la France est irréformable ; elle préfère la Révolution aux réformes, et sinon, elle coupe la tête au roi ! Depuis quarante ans, la litanie des « réformes » a déjà euthanasié les paysans, les petits commerçants et les ouvriers. Au profit des groupes agroalimentaires, des grandes surfaces, des banquiers, des patrons du CAC 40, des ouvriers chinois et des dirigeants de Volkswagen. […] C’est protestantisme égalitaire pour la piétaille, mais pompe vaticane pour les cardinaux. Pourquoi les intérêts catégoriels des chauffeurs de taxis seraient-ils illégitimes et les intérêts catégoriels des patrons de banques intouchables ?

p. 525   (le peuple)                                             

… et depuis le peuple est remonté contre la postmodernité et se soude autour du slogan diabolisé « C’était mieux avant », mais n’a pas de projection politique majoritaire.

[…] Pour eux [les technocrates, intellocrates, médiacrates, sociologues, démographes, économistes, qui prétendent encore faire l’opinion à coup de leçons de morale et de statistiques arrangées], la cohérence culturelle qu’avait su conserver notre peuple, en dépit d’une importante immigration depuis le XIXe siècle, est suspecte ; l’exigence de l’assimilation, xénophobe ; l’attachement à notre histoire, nos grands hommes, notre roman national, la preuve de notre arrogance raciste. Tout doit être détruit, piétiné, saccagé. Le multiculturalisme américain doit nous servir de nouveau modèle, même s’il vient de l’esclavage et a longtemps flirté avec l’apartheid de fait.

 

FIN