Un grand document en fer forgé du XVIII° siècle

Extraits des propos du Dr. Bernard WODON,

Prof. à l’Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales à Mons (Belgique).

La Vie en Champagne n°386 (ancienne édition).

            - INTRODUCTION.-

            La bibliographie extrêmement réduite concernant l’équipement en fer forgé du bâtiment (1) n’a pas nui à la célébrité de la clôture d’honneur de l’Hôtel-Dieu à Troyes. En général, cette œuvre de serrurerie (2) se signale pour l’envolée du couronnement dépourvu de rocaille, vocabulaire par excellence du style Louis XV. Par ailleurs, la syntaxe de ce style se définit à travers la grâce des courbes et des contre-courbes contorsionnées ou giratoires. Celles-ci s’harmonisent à la forme en chapeau de la corniche, ultime « relent » de la majesté empesée du style Louis XIV.

            - ORIGINES.-

            La fondation de l'Hôtel-Dieu de Troyes remonte à 1149, date d'une donation de Clérambault de Chappes. Dénommée successivement « Maison-Dieu-de-Saint-Etienne », puis « Hôtel-Dieu-le-Comte » à la mort d’Henri 1er (1127-1181), comte de Champagne, dit le « Large » en raison de ses libéralités, cette institution vouée aux pauvres, malades, femmes en couche, enfants trouvés, incurables, blessés et prisonniers de guerre, se trouve, dès 1285, sous patronage royal (3).

            Vers 1700, la dégradation des bâtiments nécessite la reconstruction de l’hospice. La première pierre du corps principal est posée en 1733. On entame l’aile droite, achevée seulement en 1753 suite à des difficultés financières. Deux ans plus tard, débute l’aile gauche.

            En pleine finition de la chapelle placée sous les vocables de Saint Barthélemy et de Sainte Marguerite (érigée dès 1758) le maître serrurier parisien, Pierre Delphin, est embouché pour forger une clôture d’apparat, dressée en mai 1760. Le coût se serait élevé à 34.000 livres.

Le vendredi 6 Juin 1760, à trois heures de l’après-midi, eut lieu la cérémonie d’apposition des armoiries analysées plus loin (4).

            - VICISSITUDES.-

            Au bruit familier des travaux succède, une trentaine d’années plus tard, le grondement du canon, prodrome de la fin de l’Ancien Régime. République française à tôt fait de s’imposer aux fières fleurs de lys au nom, surtout, de l’Egalité et de la Fraternité !…

            Avec l’instauration du 1er Empire français (1804-1815), l’aigle impériale se profile comme nouvel emblème. Il domine faîte et blason royal jusqu’à évincer une à une les fleurs de lys du grand cordon de l’ordre du Saint-Esprit. Les quelques fleurs de lys épargnées en 1793 sont récupérées en 1804 pour servir de modèles aux nouvelles qui réapparaissent à l’occasion de la Restauration des Bourbons, en 1815. Pour la circonstance, la clôture est repeinte pour lui donner une apparence de bronze.

            En 1830, l’avènement de Louis-Philippe 1er (1830-1848) provoque à nouveau l’éviction des fleurs de lys. Les armes de la ville de Troyes sont proposées sur quatre des cinq blasons. Trente ans plus tard, à l’instigation de Lédanté, architecte des hospices, la clôture recouvre son état originel. Berthelemot-Petit renouvelle les ornements en tôle relevée, tandis que le châssis et la claire-voie sont confiés à Grados-Hastier. M. Barbié s’attelle au décapage puis à la mise en couleur en gris de zinc pour donner aux barres de fer l’aspect d’une œuvre fraîchement forgée.

            Aux tribulations de l’Histoire succédèrent des détériorations dues au temps, parmi lesquelles, un hors-plomb de 40 cm. Une remise en état s’imposait. Le travail de serrurerie fut confié, en 1935, aux ateliers Maisons, des Riceys. La grille fut redressée, les lances et acanthes renouvelées. En quatre mois, l’œuvre fut démontée et remontée en novembre 1935 pour un coût dépassant les 100.000 francs, répartis à peu près par moitié entre la serrurerie et la dorure (5).

            - ANALYSE. –

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 Fig. 1 Vue d'ensemble de la clôture

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Fig. 2 : armoiries du marquis Henri-Louis de Barberie de Saint-Contest de la Châtaigneraie

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 Fig.3 : armoiries de la comtesse de Morville, née de Vienne.

            La clôture de l’Hôtel-Dieu se compose de dormants latéraux défensifs et d’ouvrants médians, tous trois à couronnement héraldique (fig. 1). Défiant les problèmes de stabilité par le caractère élancé de son couronnement, la clôture ouvrante s’élève à 13 m jusqu’à la croix faîtière. L’ensemble, développé sur une longueur de 35 m, ferme la cour d’honneur comprise entre les ailes en U de l’Hôtel-Dieu, largement ouvert du côté de la rue de la Cité.

            Sur un mur bas, les dormants latéraux défensifs sont striés de barreaux verticaux posés de chant et dardés de lances. Etayés de larges consoles, des pilastres déchargent, sur quatre travées, le poids de cette vaste claire-voie. Les travées médianes présentent chacune un couronnement héraldique : à gauche, ce sont les armoiries d’Henri-Louis de Barberie de Saint-Contest de la Châtaigneraie, intendant de Champagne, au centre d’un couronnement en accolade tendue porté par les courbes lovées en 6 involutés dressant la couronne de marquis (fig. 2 (6) ; à droite, les armes d’alliance de la comtesse de Morville, née de Vienne (fig.3) (7)

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Fig4: armoiries de Bourbons, rois de France et de Navarre
      

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Fig 5: Armoiries de la ville de Troyes

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Fig 6 : armoiries du comte de Clermont

       Le milieu s’enorgueillit d’une clôture ouvrante d’apparat (fig. 4). Elle s’affirme par son robuste châssis de barres carrées et par sa corniche godronnée et dorée adoptant le contour d’un chapeau surbaissé reposant sur des pilastres entre d’étroits dormants dressant, de gauche à droite, les armes de la ville de Troyes (fig.5) (8), et celles du comte de Clermont, gouverneur et lieutenant général des provinces de Champagne et de Brie surplombant les dormants défensifs (fig. 6) (9). Une frise séparant les panneaux hauts des panneaux bas des ouvrants se prolonge au-delà des alentours (bordure) et des pilastres pour former la plinthe des dormants. Dans les ouvrants, les panneaux hauts sont striés de barreaux verticaux en doubles crosses jumelées alternant avec des montants. Ils jouxtent au sommet des S brisés associés à des C. Dans les panneaux bas, des crosses accostent des barreaux ; elles hérissent leurs dards contre toute intrusion animale. Des courbes lovées en C associés à des S flanqués de motifs giratoires, constituent la frise de séparation entre les panneaux hauts et les panneaux bas. Ces panneaux sont encadrés d’une bordure de rosaces cruciformes et de rosaces d’hélianthe alternant jusqu’à l’inscription HOTEL DIEU, en majuscules, occupant le milieu du linteau.

 

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Fig 7 : détail des armoiries des Bourbons.

         Altier, le couronnement aérien déploie une composition triangulaire chantournée d’ondulations terminées en motifs giratoires aux extrémités de la corniche. Des lanières variées s’enroulent aux côtés de S étirés et de C asymétriques. Des acanthes feuillues et dorées empanachent cette haute coiffure encadrant les armoiries des Bourbons, timbrées de la couronne royale (fig.7). Au faîte, plantée dans un large culot, domine une croix latine renflée aux extrémités.

           - STYLE. –

           En général, les clôtures d’honneur en fer forgé de styles Louis XIV ou Louis XV diffèrent peu. Les modèles d’ornemanistes français tels que Jean Lepautre (1618-1682) ou Charles-Augustin d’Aviler (1653-1700) imposent un type de grille éprise d’ordre, de clarté et de stricte symétrie incarnant l’idéal rationaliste français (10). La loi de la structure ou syntaxe s’affirme depuis la rigueur du châssis ou bâti, jusqu’à l’ordonnance rigide et claire des panneaux hauts, des panneaux bas, du linteau et du couronnement héraldique. La notion de clôture prévaut généralement dans le « barreaudage » (panneau strié de barreaux verticaux) conforme aux exigences de solidité et de sécurité du programme. Ce « barreaudage » relègue les enroulements en C ou en S aux abords des frises et des linteaux. Telle apparaît la clôture d’honneur de Pierre Delphin à Troyes répondant au gabarit de la tradition française.

            Le couronnement honorifique de type royal conserve l’empreinte du style officiel dans l’usage du vocabulaire héraldique : cartouche avec blason fleurdelisé timbré de la couronne royale, socles ornés de lambrequins tombant en tablier, le tout empanaché d’acanthes, de culots et de coquilles, toujours en faveur dans le style Louis XV, où la rocaille apparaît superfétatoire en serrurerie. Cette rigidité de syntaxe et le caractère traditionnel, voire obsolète, du vocabulaire sont fonction de la stricte exigence du programme de la clôture.

            - TECHNIQUE (11). –

            Un bref aperçu sur la technique s’impose de prime abord pour apprécier davantage cette œuvre en fer forgé. Les nécessités du programme solidité-sécurité impliquent tout un savoir-faire. Le processus général part d’un modèle qui servira à exécuter la claire-voie.

            A partir d’un graphisme choisi en rapport avec l’insertion architecturale, le serrurier élabore le carton (modèle 1/1). Cet instrument de référence pour le forgeage des différents motifs s’élabore suivant le calibre des barres, l’outillage disponible et les tours de main de l’atelier.

            Après la préparation du carton, le serrurier s’attelle à la construction du châssis (organe portant) : mise à dimension des barres, exécution des assemblages (tenons, mortaises, mifers…), dressage et, éventuellement, galbage des barres, assemblage provisoire ou définitif suivant les impératifs du travail et après avoir prévu les modes de fixation des différents éléments constitutifs de la claire-voie (organe clôturant).

            On procède ensuite au façonnage de la claire-voie : travail à chaud (1.300°), au marteau, des amincis » et des noyaux ou, à l’étampe, des moulures et des passages de la section carrée ou plate à la section ronde. Le serrurier poursuit en contournant à chaud (900°) les pièces suivant le graphisme du carton. Les ornements de tôle (dits « relevures ») sont, après leur découpe, repoussés en alternant martelage sur tasseaux (petites enclumes de forme variable) et recuits. Viennent enfin les ajustages à mi-fer et l’assemblage des motifs entre eux ou au châssis.

            - MISE EN COULEUR (12). –

            Avant d’embellir le fer forgé, la couleur sert à le protéger, sinon à camoufler d’éventuelles malfaçons. Les tonalités en usage au XVIIIe siècle pour la polychromie du fer forgé sont généralement le noir, le vert d’intensité variable et l’or.

            Selon l’architecte-théoricien languedocien Augustin-Charles d’Aviler (1653-1700), le vert s’emploie pour les grilles de jardin et le noir pour les grilles d’intérieur telles que les rampes d’escalier, les clôtures de chœur et de couvents (13).

            Par ailleurs, un certain Watin (de Liège ?) recommande également le noir pour les bancs et les grilles sis à l’extérieur. Quant à la dorure à l’huile ou à la feuille, on l’emploie surtout pour rehausser l’ornement en tôle repoussée (14).

            - CONSERVATION. –

            Le nombre important d’œuvres en fer forgé en relatif bon état de conservation témoigne de la résistance du fer ancien. Si les œuvres en fer forgé ont résisté au vieillissement, à l’humidité, à la végétation, voire au feu, c’est parce que le fer du XVIIIe siècle, décarburé par affinage, battu au martinet puis au marteau était quasiment pur. Cette qualité rendait les clôtures, les garde-corps et les rampes d’escalier fort résistants aux intempéries jusqu’à ce que notre pollution atmosphérique chargée de chlorures et de sulfures devienne la cause principale de leur dégradation (15).

            Actuellement, on peut prévenir cette dégradation par l’application d’un phosphatateur inhibiteur de rouille, requis même en cas d’oxydation extrême. On peut également protéger le métal par une pellicule de métal plus résistant à l’oxydation tel que le zinc ou le cuivre ; on procède alors par galvanoplastie ou par projection du métal en fusion (16).

           - CONCLUSION. –

            La clôture de l’Hôtel-Dieu à Troyes figure au nombre des chefs-d’œuvre européens en serrurerie aux côté, entre autres, du prestigieux ensemble de Jean Lamour (1698-1771) à Nancy (17). Ne forme-t-elle pas, elle aussi, un ensemble harmonieux avec l’architecture classique qu’elle protège et qu’elle exalte ?

Reconnaître le prix de ce « cadeau » du passé, c’est se préoccuper de la conservation et de la promotion culturelle de cette œuvre d’art de qualité pour lui assurer, comme par le passé, la pérennité de son témoignage.