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L'Hôtel Dieu le Comte est situé en plein cœur de la ville de TROYES, dans le quartier de la Cité.

Aujourd'hui son emprise couvre environ 12000 m2 de terrain, délimité par les rues de la Cité au Nord, Boucherat à l'est, Roger Salengro au sud et le Quai des Comtes de Champagne à l'ouest. Cette superficie correspond à l'angle sud-ouest du castrum de la ville gallo-romaine. Le secteur de l'Hôtel-Dieu est bordé sur ses côtés sud et sus-ouest par le rempart qui englobait tout le quartier actuel de la Cité. Au nord et à l'est, il est délimité par deux voies romaines : le Décumanus (rue de la Cité) et le Cardo (rue Boucherat), les deux axes principaux de communication nord-sud et est-ouest qui divisaient la cité d'Augustabona en quatre quartiers.

Les premiers bâtiments médiévaux ont sûrement été construits au XII siècle sur les vestiges de l'enceinte primitive, laquelle a été surélevée et fortifiée par des tours au Moyen Age. Cette hypothèse a été en partie confirmée par des sondages archéologiques effectués sur le site en 1989 et 1990. Ils ont mis en évidence cette surélévation qui s'est accompagnée d'un rehaussement du niveau du sol à l'intérieur de la ville, au moyen de remblai consolidant la muraille. La terrasse actuelle, aménagée au XVIII siècle au sud de l'Hôtel Dieu, est certainement un vestige de cette fortification. Elle est en surélévation d'un peu plus de trois mètres par rapport à la chaussée (on constate le même phénomène au niveau de la rue Linard Gonthier qui se trouve en contrebas de 3,5 mètres par rapport à la place Saint-Pierre).

La fondation de l'Hôtel-Dieu correspond à la période d'abandon de cette enceinte primitive, conséquence de l'expansion de la cité comtale au Sud. Les premiers bâtiments sont agrandis en 1270 grâce à la générosité du chevalier Renaud de Bar-le-Duc. Il fait donation d'une rente de 200 livres et d'une maison appelée "Maison-le-Comte" située près de la porte de la Girouarde, à l'emplacement de l'actuelle chapelle. Un titre du 12 Avril 1283 indique les limites de l'hôpital qui, jusqu'au XVIIe siècle, occupe la moitié ouest de l'emprise actuelle, le long du ru Cordé (le quai des Comtes de Champagne). L'autre moitié est occupée par des hôtels particuliers et des maisons canoniales appartenant aux chapitres de Saint-Pierre, Saint-Etienne et Saint-Urbain.A l'origine, la chapelle se trouvait au sud, face au palais des Comtes de Champagne et de la collégiale Saint-Etienne. Elle comportait deux étages : la chapelle basse, au niveau de la chaussée, sous le vocable de Sainte-Marguerite, et la chapelle haute, dédiée à Saint-Barthélemy. On y accédait en empruntant un escalier de 22 marches (cette disposition se retrouve dans la chapelle actuelle). Dans la chapelle basse, on exposait les malades décédés, avant de les inhumer dans le proche cimetière de Saint-Jacques-aux-Nonnains. Un autre, implanté juste devant la chapelle Sainte-Marguerite était réservé aux religieux et religieuses desservant l'hôpital. Cette double chapelle a été démolie en 1762, après la consécration d'une nouvelle édifiée à l'opposé, le long de la rue de la Cité. Aujourd'hui, rue Roger Salengro, dans le mur (édifié après l'alignement de 1852), à droite de la grille, se trouve un fragment de colonne, modeste vestige de la première chapelle.

Un procès-verbal de visite de l'Hôtel-Dieu, du XVIè siècle, parle de deux portes d'accès. L'une donne sur la rue de la Cité, l'autre sur la rue de la Cave Percé (actuelle rue Roger Salengro), face au Palais. Il semble que cette seconde porte était le porche précédant le vestibule d'entrée de la chapelle Sainte-Marguerite.

Le plan de 1698, dressé par Anthoine Parisot de Nismes, montre l'organisation précise des différents bâtiments. Ils sont construits selon une même orientation (peut-être imposée par l'ancien rempart?) : légèrement obliques par rapport à la rue de la cité et parallèle au ru Cordé.

       La date de la fondation de l'hôtel Dieu de Troyes est inconnue. Elle est certainement antérieure à 1174, puisque nous possédons, datée de cette année, une charge du Comte de Champagne Henri 1er le Libéral qui fait mention de l'établissement sous le nom d' « Hôtel-Dieu » situé devant l'église Saint-Etienne (...domus Dei que est ante ecclesiam beati Stephani...). En 1189, le Comte de Champagne Henri II confirme les donations faites par son père à l'Hôtel-Dieu de Troyes (...pater meus Comes Henricus Domni Dei que est Trecis ante ecclesiam beati Stephani Donavit....)

 Au cours des années suivantes, l'établissement est désigné sous le nom d' »Hôtel-Dieu-Saint-Etienne » et le Comte Thibaut III précise, dans une charte de 1199, qu'il est sa propriété (...domus Dei beati Stephani que mea est propria...). Ces documents ont permis aux historiens locaux de considérer comme fondateur le Comte de Champagne Henri Le Libéral, dont le palais détruit pendant la Révolution et remplacé actuellement par le bassin du canal, s'élevait à quelques mètres de l'hôpital primitif. Le Comte Henri le Libéral, mort en 1180, avait, par ses nombreuses libéralités, donné une grande extension à la cité moyenâgeuse troyenne et avait, en autres bienfaits, fait construire en 1157, en retour d'équerre sur son palais, la vaste et belle église collégiale Saint-Etienne dont on chercherait en vain les vestiges en foulant le sol du jardin du Préau. Pourquoi n'aurait-il pas, à proximité de sa demeure, fondé à la dévotion du même saint, une maison où les malades pauvres auraient trouvé l'asile et les soins que réclamait leur mauvais état de santé ? L'hypothèse est très vraisemblable, mais il faut cependant  reconnaître qu'aucun titre ne vient la confirmer.

 C'est seulement en 1214, et probablement par un sentiment de reconnaissance envers son fondateur, que le nom d' « Hôtel-Dieu Saint Etienne » fut remplacé par celui d' « Hôtel-Dieu le Comte de Troyes » (...domus Dei Comilis Trecensis...) qu'il a toujours conservé depuis. Dès 1199, l'Hôtel Dieu était administré et desservi par des religieux et des religieuses de l'Ordre de Saint-Augustin ayant à leur tête un maître ou prieur. C'était bien un hôpital et non pas un hospice, et on ne devait y recevoir, d'après les statuts du 10 Juin 1263, ni lépreux, ni manchots, ni mutilés, ni aveugles, car « tels gens ne sont pas passants » : Ce sont des incurables, auxquels un hospice convient mieux qu'un hôpital. 

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             Au XVI° siècle, et très certainement depuis son origine, l'Hôtel-Dieu s'élevait dans l'espace resserré compris entre l'ancien palais des Comtes et l'enceinte primitive de la cité. Il avait pour limite du côté sud-ouest, le rû Cordé, dérivation de la Seine provenant du quartier actuel du Vouldy et traversant la ville pour atteindre le Moulin de la Tour. Cette petite rivière occupait l'emplacement du trottoir qui longe la pharmacie de l'hôpital. Les bâtiments, construits en bois et surmontés de toitures élevées, étaient appuyés contre une butte de terre qui dépendait du palais et dont une partie restante constitue la terrasse actuelle. Du côté du rû Cordé, ils reposaient sur une ligne de 157 pilotis et se rattachaient jusqu'à la rue de la Cité à plusieurs tours qui faisaient probablement partie des anciennes fortifications de la cité médiévale.

La porte d'entrée principale était située près du rû Cordé, à côté d'un abreuvoir, à proximité du pont de la Salle. C'était le long du rû Cordé que se trouvait « l'enfermerie », salle occupée par les malades les plus gravement atteints, éclairés par des lampes d'étain dans l'huile desquelles trempaient des mèches de coton. Plus loin, c'était la salle des hommes, en contrebas du sol, longue de 90 pieds, large de 25, éclairée par 5 fenêtres étroites exposées au nord et par des lucarnes en faux jour ouvertes dans la toiture à 28 pieds de haut. Le soleil  n'y pénétrait jamais. Cette véritable cave, froide et humide, contenait 60 lits à raison parfois de 4 malades par lit. Aussi n'est-il pas surprenant qu'on l'ait surnommée « salle des 24 heures », car il pouvait paraître impossible qu'un malade grave, hospitalisé dans des conditions d'hygiène aussi défectueuses put survivre au-delà de ce délai.

En 1527, en raison du désordre et de l'incurie qui régnaient dans l'établissement et des plaintes que reçurent les pouvoirs publics, un édit royal prescrivit de confier l'administration à 4 notables troyens choisis parmi les bourgeois. C'est l'origine de la Commission Administrative, qui n'a jamais cessé de fonctionner depuis, malgré ses nombreux remaniements.

  Les ressources de l'hôpital provenaient de dons particuliers, du montant de l'impôt municipal levé sur les habitants « l'aumône générale » et du produit des quêtes annoncées dans les églises par des prédications. Depuis 1546, chaque année, au mois de Mai, au cours d'une procession générale partant de la Cathédrale et faisant le grand tour de la ville, les fidèles remettaient leurs offrandes aux porteurs des bustes reliquaires de Saint-Florentin, Saint-Barthélemy et Sainte-Marguerite que nous possédons encore. C'est de cette époque que date l'institution des troncs pour les pauvres placés dans les églises et les hôtelleries principales.

C'est à cette époque aussi, dès le milieu de XVI° siècle qu'on pouvait voir le maître apothicaire entièrement occupé dans son officine à la préparation des médicaments. Il y faisant sécher les plantes médicinales qu'il récoltait le plus souvent lui-même. Il préparait les sirops, potions, pilules, huiles, onguents, électuaires d'après des formules compliquées qui n'avaient guère varié depuis des siècles. Il passait ses journées parmi les mortiers et les alambics au milieu de drogues extraordinaires : trochisques de vipère, sabot d'élan, yeux d'écrivisses, corne de cerf, pierre divine, huile de petits chiens, huile de vers de terre, préparant avec amour  l'héria picra, l'électuaire diascordium, l'opiat de Salomon,les onguents des 12 Apôtres, basilicum, pomphalix, magistral doré, satisfait lorsqu'il avait bien réussi la théraque ou la fameuse confection Hamech, toute pailletée d'or et d'argent et incrustée d'éclats de pierres précieuses.

 A la fin du XVII° siècle, les anciens bâtiments de bois, devenus très vétustes, menaçaient de tomber en ruines. Le seul remède était leur démolition et la construction en pierre d'un hôpital neuf.

En 1700 pour subvenir à la dépense, les Administrateurs organisèrent une loterie. Sur les 15.000 billets d'un louis qui devaient être vendus, 7.900 seulement furent achetés, dont 150 gagnèrent des lots s'échelonnant de 20 à 1.500 louis. Une retenue de 10% sur leur montant apporta une somme de 15.500 livres. Elle permit de commencer les travaux et de poser le 19 Juin  1702 la première pierre de l'édifice qui longe actuellement le canal. Malgré la disette de 1709 et la faillite de Law qui réduisit à 4.300 livres le revenu de 5 titres de rente au capital de 183.000 livres placé par les Administrateurs sur l'Hôtel de Ville de Paris, le bâtiment comprenant la pharmacie et la salle des hommes avec ses 14 lits, fut achevés en 1725.

Retardés par les conséquences de la chute de grêle de 1728 qui causa à la ville pour plus de 3 millions de dégâts, les travaux ne furent repris qu'en 1733 grâce à l'esprit d'initiative et à l'énergie inlassable d'un administrateur de grande valeur, Jean Berthelin, qui eut la satisfaction de voir sortir de terre les deux tiers du bâtiment central et l'aile en retour située au couchant. La nouvelle salle des hommes fut ouverte le 8 Avril 1737. Elle comprenait 49 lits garnis de matelas, de draps, de couvertures offerts par Berthelin, et recouverts pour chacun d'eux de 2 chemises et d'une robe de chambre.

 De 1747 à 1753, sous l'influence de l'infatigable Berthelin qui mit tout en œuvre pour aboutir, quêtes, emprunts de charité, subventions, et qui poussa le zèle jusqu'à faire de sa propre personne des avances très importantes de fonds, le reste du bâtiment central et l'aile du levant furent construits et la salle des femmes fut ouverte en 1754. En 1755, l'extrémité de l'aile ouest fut terminée, puis la chapelle, commencée en 1759, fut achevée en 1762.

Celle-ci renferme entre autres une belle statue de Vierge (Ecole troyenne) donnée au début du XVI° siècle par Nicolas Forjot, abbé de  Saint-Loup, prieur et Maître de l'Hôtel-Dieu et deux châsses dont la plus intéressante est de 1520, ainsi qu'une croix processionnelle du XIV° et une très précieuse croix-reliquaire de XIV° en argent doré et émaillé.

Entre temps, en 1760 fut posée la magnifique grille monumentale qui ferme l'hôpital sur la rue de la Cité. Cette véritable œuvre d'art fut exécutée par pierre Delphin, maître-serrurier parisien.

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 C'est du XVIII° siècle également que datent les pots-canons et chevrettes en faïence de Nevers qui ornent l'ancienne pharmacie. Celle-ci présente en outre une très remarquable collection de boîtes en bois peintes et destinées à contenir les plantes et drogues médicinales ainsi qu'une abondante vaisselle d'étain : plats, assiettes, pichets, pots, gobelets, la plupart timbrés au chiffre de l'Hôtel-Dieu. Tout un rayon est d'autre part occupé par de très beaux vases Renaissance qui font l'administration des connaisseurs. Le nouvel Hôtel-Dieu était ainsi l'un des hôpitaux les plus beaux, les plus modernes de France. Sa construction avait duré plus de 60 ans. Il avait coûté au total 380.000 livres dont 34.000 livres pour la grille.

Extrait du livre « de l'Hôtel-Dieu le Comte à l'Hôpital des « Hauts-Clos » Archives départementales.