Glossaire médiologique

(aphorismes)

Transmettre. 1

            « C’est le plus grand triomphe de l’homme sur les choses, que d’avoir su transporter jusqu’au lendemain les effets et les fruits du labeur de la veille. L’humanité ne s’est lentement élevée que sur les tas de ce qui dure. » (P. Valéry)

Tradition. 2

            Processus en forme de procession, traduction du paradosis grec, l’acte de passer quelque chose d’amont en aval, ou de haut en bas. La tradition culturelle ayant à voir avec la génération, avec le fait biologique qu’il y a dans les sociétés des petits et des grands, la procession médiatrice commence par l’éducation (Père – fils, Maître – disciple, prof – élève, apôtre – peuple). Elle ne s’y arrête pas. Par chance. (R.D.)

Communication. 3

            L’un des pôles des disciplines de l’information (et des études médiologiques), l’autre étant la transmission, avec lequel il entretient une relation dialectique (= antagoniste et complémentaire). L’information comme traversée de l’espace peut se distinguer comme suit de l’information comme traversée du temps, étant bien entendu qu’elles ne sont pas aussi séparées dans la réalité. (R.D.)

Information. 4

            « L’information est un concept problématique, non un concept solution. Car, rappelons-le, l’aspect communicationnel et l’aspect statistique ne rendent absolument pas compte du caractère polyscopique de l’information, qui se présente au regard tantôt comme mémoire, tantôt comme savoir, tantôt comme message, tantôt comme programme, tantôt comme matrice organisationnelle. » (E.Morin)

Médium. 5

            Dispositif véhiculaire en général. Se spécifie en objectif et organique. MO (matière organisée) et OM (organisation matérialisée), éléments d’un même bloc circulatoire. (R.D.)

Médiasphère. 6

            Milieu technique déterminant un certain rapport à l’espace (transport) et au temps (transmission). Concept générique se spécifiant historiquement en logosphère, graphosphère, vidéosphère, etc. Chaque médiasphère s’équilibre autour d’un médium dominant (la voix, l’imprimé, l’image-son), foyer de fonctions aux compétences décisives, et de ce fait au somment des hiérarchies sociales. La médiasphère est à une population de communicants ce que la biosphère est aux peuplements d’animaux et de végétaux. Elle abrite une multitude de micro-milieux de transmission, comme la biosphère une multitude de biotopes, chacun doté d’un certain état d’équilibre dynamique – mais, à chaque époque, sous l’hégémonie d’un mégamédium plus performant que les précédents. (R.D.)

Logosphère. 7

             Etat de civilisation suivant l’invention de l’écriture, dans lequel l’écrit, au statut encore subordonné, sert d’abord à transcrire une oralité primordiale aux dictions encore sacralisées. En Grèce, assure le passage du mythos au logos, ou du récit légendaire au discours rationnel. Naissance, avec l’alphabet vocalique, de l’universel. (R.D.)

Graphosphère. 8

            Période de l’esprit humain ouverte par l’imprimerie et déséquilibrée par l’audiovisuel (1470-1970). Fait passer du rationnel au scientifique, de la vérité au vérifiable. Médiasphère propice aux mythologies du progrès et aux messianismes séculiers. Début de l’accélération du temps historique et première contraction industrielle de l’espace, sous l’effet de la vapeur et ensuite de l’électricité. (R.D.)

Vidéosphère. 9

            Succède à la graphosphère. Période de l’esprit humain ouverte par l’électron, relayé et amplifié par le bit [unité de numération : 0 ou 1]. Culture de flux (électronique) ou du fragment (numérique), le support axial glisse de la page à l’écran. Retour en force de la ligne Chair. Intégration des ethnies dans un ensemble techno-planétaire (l’ubiquité – instantanéité), avec désintégration récessive des totalités héritées de la graphosphère (effet-jogging) – empires territoriaux, Etat - nation, classe, Partis, Eglise, etc. (R.D.)

Image. 10

            Classiquement, les images se divisent entre « psychiques » et « matérielles ». En fait, toutes les images sont des moyens de transport. Une voiture ou un train peuvent être utilisés de cinq façons différentes : pour aller plus vite d’un point à un autre ; pour explorer une région ; pour flâner ; pour le frisson de la vitesse ; ou enfin pour le plaisir d’être emmené par d’autres. C’est la même chose pour les images. L’image, qui est un moyen de transport, donne accès à un territoire à explorer qui ne peut l’être qu’au prix d’une série de transformations, à la fois de l’image-territoire et de soi. Toute image est alors appelée à constituer un lien, à la fois de soi à soi et avec les autres, entre corps et mot. Son échec signe toujours une incorporation. (S.T.)

Ecriture. 11

            « L’écriture n’est pas un simple enregistrement phonographique de la parole ; dans des conditions sociales et technologiques qui peuvent varier, l’écriture favorise des formes spéciales d’activité linguistique et développe certaines manières de poser et de résoudre les problèmes : la liste, la formule et le tableau jouent à cet égard un rôle décisif. » (J. Goody)

Ecole. 12

            « Le lieu médiologique par excellence. On ne communique pas le savoir, on le transmet. Non seulement le récepteur est modélisé par l’émetteur, mais celui-ci ne peut enseigner (ainsi que Bachelard le montrait dans son Rationalisme enseignant) que s’il devient, à sa façon, un élève – celui qui ne cesse de restructurer son savoir afin de le rendre assimilable. La connaissance devient aussi la médiation qui transforme les protagonistes (dans ce lieu austère, où les bruits extérieurs n’entrent pas, ainsi que le remarquait Alain, où les murs sont nus). » (Fr. Dagognet 

Livre. 13

            Cheval de bataille des pédagogues et des défenseurs de la graphosphère contre les séductions racoleuses des écrans et des NTIC, plus live mais toujours suspectes de barbarie. Depuis cinq cents ans, notre culture s’est édifiée autour de « l’ordre des livres » (Roger Chartier), auquel nous devons le rationalisme classique, la philosophie des Lumières, le socialisme, voire le monothéisme… Aujourd’hui encore, rien ne remplace pour la rumination constructive de l’esprit ces petits parallélépipèdes de papier adaptés à la poche ; au point qu’écrire un livre (ou du moins le signer) demeure chez nous une marque de distinction. Dans un monde où les informations fusent et se bousculent, il est d’abord cet enclos où, comme dit fortement Derrick de Kerckhove, « les mots demeurent en repos » (comme les images dans les musées). (D.B.)

Document. 14

            « En histoire, tout commence avec le geste de mettre à part, de rassembler, de muer ainsi en "documents " certains objets enlevés à l’usage ordinaire et logés en des lieux propres. Cette nouvelle répartition transforme l’espace. Elle consiste à produire de tels documents, par le fait de recopier, transcrire ou photographier ces objets en changeant à la fois leur place et leur statut. Ce geste consiste à " isoler" un corps, comme on le fait en physique, et à " dénaturer " les choses pour les constituer en pièces qui viennent combler les lacunes d’un ensemble posé a priori. Bien loin d’accepter des "données ", il les constitue ». (M. de Certeau.)

Culture. 15

 « Réponse adaptative à son milieu. » (J. Ruffié)

Crise culturelle. 16

            Effet de superposition entre deux ou plusieurs technologies de mémoire concurrentes. (R.D.)

Espace. 17

            Médium dormant, aux effets encore largement sous-estimés. Les rapports des hommes à leurs dieux et aux valeurs, leur mémoire et leurs attentes sont médiatisés par des lieux, des distances et un certain type de déplacement. L’apparition du monothéisme, par exemple, ne s’explique pas sans l’itinérance en milieu désertique. En retour, le monothéisme suscitera un espace hyper-centralisé (Ô Jérusalem) qui ne se partage pas (pas plus que le Dieu unique). L’étendue terrestre, pour l’animal croyant, n’est jamais neutre ni « isotrope » : elle a des lieux saints, ses points cardinaux, ses bonnes et mauvaises directions, sa cinétique et sa logistique. L’espace donne sens, et le sens se spatialise, à travers les couples dynamiques centre-périphérie, bas-haut, dedans-dehors, dessus-autour, droite-gauche. On peut appeler « territorialité » le style de relations mentales et pratiques qu’une communauté noue avec son espace physique, médium passif activé par ses médiateurs symboliques. (R.D)

Environnement. 18

            Son environnement d’objets est ce qui fait exister un sujet comme tel. Enlevez brutalement à quelqu’un ses vêtements, sa maison et tous les objets qu’elle contient et vous produirez probablement chez lui des troubles de l’identité (s’il décide de s’en séparer volontairement, c’est différent, car il a pris le temps de retirer progressivement ses investissements psychiques des objets qui l’entourent). L’être humain sait que son existence physique est inséparable de son environnement naturel. Il lui reste à prendre conscience que son existence psychique est inséparable de son environnement d’objets, autrement dit de son « technosystème ». (S.T.)

Corps (techniques du corps). 19

            Expression de Marcel Mauss (1872-1950). Techniques sans objets matériels qui en soient l’instrument ou le résultat (façon de nager, de marcher, de manger, de jouer, etc.) En d’autres termes : mouvements musculaires traditionnels socialement appris et transmis. (R.D.)

Corps humain. 20

            Le premier, l’irréductible médium. (R.D.)

            Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication s’efforcent vers la fluidité, l’’allégement, les « immatériaux » (le papier mieux que la tablette d’argile, l’électron des cartes à puce mieux que le papier…) Mais son propre corps, on y revient toujours… C’est lui qui borde nos jouissances, comme il prescrit leur rythme et leur ergonomie à nos chaînes techniques. Au théâtre comme à bicyclette le corps est au centre de la machine, et ce moteur est à a fête. Dans l’énonciation, c’est lui qui pilote et cadre la plupart des messages à coups d’indices, d’effets de présence et d’aura. Pour réchauffer une représentation en général, il est recommandé d’y injecter un peu de corps (la « ligne chair »). Extravasé et prolongé de mille façons dans les prothèses techniques et médiatiques, le corps reste l’alpha et l’oméga de la plupart des circuits. N’est-il pas au centre du monde propre de chacun ? On le fuit, on le complique, on le sophistique, on l’oublie – et c’est encore autour de lui que ça tourne. Avec le développement des NTIC on saura de moins en moins ce que peut,  ce que veut, où commence et où finit un corps. (D.B.)

Locomotion. 21

            « L’homme commence par les pieds » a constaté Leroi-Gourhan. Libérant la face et la main, la marche sur deux pieds rend en même temps possible le langage articulé et l’outil manuel. Dans l’émergence du phénomène humain, après le Zinjanthrope, le paléontologue a observé le caractère global et interdépendant du système locomotion – préhension - phonation, ou encore bipédie - outillage – langage. C’est en raison de cette articulation, biologique, physiologique et logique, que le médiologue s’efforce de rassembler sous un même regard machines locomotives et machines symboliques, modes de transport et modes de transmission. (R.D.)

Effet-diligence (Jacques Perriault). 22

            Le nouveau commence par mimer l’ancien. Les premiers wagons de chemin de fer avaient un profil de diligence. Les premiers incunables ont forme de manuscrits ; les premières photos, de tableaux ; les premiers films, de pièces de théâtre ; la première télé, de radio à images, etc. (R.D.)

Effet-jogging. 23

            Nom plaisant d’un phénomène capital et paradoxal, l’effet rétrograde du progrès matériel. La déchéance des membres inférieurs était jadis pronostiquée chez lez bipèdes motorisés. Or moins les citadins marchent, plus ils courent. Au lieu de l’atrophie annoncée, la remusculation. La déstabilisation technologique suscite une restabilisation culturelle. A chaque « bond en avant » dans l’outillage, correspond un « bond et arrière » dans les mentalités. D’où notre formule : « la postmodernité sera archaïque ou ne sera pas », et le caractère en général infondé tant des alarmes que des promesses « futuristes ». (R.D.)

Effet-vélo. 24

            Retour d’un système sociotechnique qui semblait en déclin. Il s’explique par les excès de complexité ou d’encombrement provoqués par les nouvelles techniques. Il s’accompagne souvent de modifications mineures mais décisives permettant un nouveau mode d’usage (ainsi le VTT). Dans le monde des médias, le téléphone ou le fax bénéficieront sans doute d’un effet-vélo. L’effet-cliquet n’est donc pas toujours assuré. (M.G.)

Effet-cliquet. 25

            Irréversibilité du progrès technique. On ne retourne pas à l’arbalète après l’arquebuse, ni à la diligence après le chemin de fer. (R.D.)

Humanisme. 26

            L’humaniste interdit à l’homme de s’identifier à une chose. Cette idée le révulse. Pour mieux en écarter le risque, il décide que le désir d’être une chose n’existe pas et que « l’état de chose » est toujours imposé à un être humain de l’extérieur et par violence. Moyennant quoi, il se prive d’un outil de compréhension important de la relation de l’être humain aux personnes et… aux objets. Construire une culture, c’est d’abord construire un environnement d’objets. Mais en même temps, c’est définir un équilibre partagé, dans un groupe, entre le désir d’être un être humain et le désir d’être une chose qui habite tout homme. Question : une culture non humaniste n’est-elle pas mieux placée dans la conquête technologique ? Pour un humaniste, le meilleur ami de l’homme, c’est l’homme. Pour un non humaniste, c’est son fusil, sa voiture, ou son téléphone portable. Pour le premier, ce qui importe, c’est la communication interhumaine. Pour le second, c’est le perfectionnement de ses meilleurs amis. Heureusement, la culture humaniste sait créer des réserves pour les sujets plus à leur aise avec les objets qu’avec les humains afin qu’ils s’adonnent à leur passion de façon contrôlée. (S.T.)

Identité. 27

            Les objets forment autour de tout sujet des cercles concentriques allant de l’espace le plus intime à l’espace public partageable. Ces cercles d’objets sont les enveloppent de l’identité. Ils la fondent (ce sont les supports d’inscription), ils la protègent (du vêtement au répondeur téléphonique en passant par le bunker), et ils l’élargissent (ce sont les supports de communication). (S.T.)

Croyance. 28

            « La médiologie étudie les moyens de transmission comme technologies du faire-croire. Or la croyance est toujours croyance en un avenir. La question véritable de la médiologie, c’est donc la technique et le temps. » (B. Stiegler)

            Sa nécessité dérive du principe logique d’incomplétude, qui explique rationnellement que seul l’irrationnel soude. Il s’ensuit qu’il est vain d’espérer d’une meilleure communication du savoir (falsifiable, expérimentale, positif) une quelconque amélioration du « lien social ». La science n’est pas un facteur de cohésion, la connaissance est sans pertinence politique, la fonction religieuse n’est pas substituable. Et le mythe est sage. Conséquence pratique  aucun groupe humain n’étant auto-constituant ou autofondé, il lui faut des médiateurs et des médiations pour le relier à son « trou fondateur ». (R.D.)

Incorporation. 29

            S’incorporer, c’est prendre part à un corps (organisme, agencement, groupe) et non à une chair (incarnation). C’est la possibilité même de dépasser la solitude et la finitude temporelle de la chair, par le collectif et par la transmission. (L.M.)

Incarnation. 30

            Le corps étant le « médiateur par excellence », on peut voir dans le dogme chrétien de l’Incarnation le codage mystique, ou le préambule fabuleux, de la question médiologique originaire : comment un Verbe se fait-il Chair ? Ou, pour parler comme Marx, comment ici-bas une « idée » devient-elle « force matérielle » ? L’étude du Messie, médiateur entre Dieu et les hommes, ou christologie, qui est au cœur de la théologie chrétienne, offre la meilleure introduction possible au déploiement de cette question matérialiste.(R.D.)

            Le corps étant le « médiateur par excellence », la question originaire est « Comment la chair (avec minuscule) produit-elle le verbe (avec une minuscule) ? La question de la présence du corps (humain et non pas divin) est au centre et toutes les questions sur les médiations, et notamment des images. (S.T.)

Comparer. 31

            Le premier acte du connaître. La méthode comparative est au fondement des études médiologiques  (comme elle l’est, par ailleurs, des sciences d’observation). Elles n’ont même d’autre fin que de l’introduire sciemment, effrontément, méticuleusement dans les « sciences de la culture », après que Darwin, si l’on ose, l’eut fait en son temps dans les sciences du comportement. Pour mettre à jour ses corrélations, le chercheur se fonde sur l’observation de milieux techno-culturels variables dans le temps et l’espace, comme le naturaliste embarqué dans le Pacifique sur celle des écosystèmes variant au gré des latitudes. Reprenant les recommandations de Rousseau : « démêler ce que l’homme tient de son propre fonds d’avec ce que les circonstances ou ses progrès ont ajouté ou changé à son état primitif ». C’est aussi une question de goût, un certain flair esthétique rejoignant la méthode heuristique. « En art, disait Malraux, sentir, c’est comparer ». En médiologie aussi. D’où un fréquent recours à des tableaux comparatifs (comme logosphères/graphosphère/vidéosphère) pour gagner en intelligibilité. (R.D.) 

Symbolique. 32

            (Du grec symballein, jeter ensemble)

  1. Ce qui relie des réalités séparées.
  2. Ce qui représente autre chose que soi-même.

L’acception 1 du dictionnaire a pour condition de faisabilité l’acception 2. L’unité advient par l’altérité. Seul un tiers exclu peut lier un premier et un second pour faire d’un tas un tout. En somme, regroupement « horizontal » (entre individus séparés) et référence « verticale », (à autre chose qu’eux-mêmes), sont fonctions l’un de l’autre, et c’est miracle qu’un seul mot les réunisse. (R.D.)

Externalisation. 33

            Rien n’est plus humain que la technique s’il est vrai que l’hominisation, selon Leroi-Gourhan ou McLuhan, a prolongé au dehors nos organes par diverses générations de prothèses, du plus dur au plus « doux ». A ce schéma connu, le médiologue ajoutera que nos enceintes médiatiques étendent également et tissent au-dehors ce que Winnicott a nommé l’espace potentiel, où se déroulent nos premières relations de jeu, de confiance et d’apprentissage. Il est important pour chaque organisme vivant de disposer de cet espace tampon ou transitionnel, qui n’est ni dehors ni dedans, ni de l’objet ni du sujet, ni réel ni irréel mais entre – et nous passons une bonne part de nos vies à perfectionner un pareil espace. Chacun, dans cette mesure, reçoit des appareils d’information ses propres messages inversés. (D.B.)

Désir d’être une chose. 34

            Ce n’est pas en prenant de la distance par rapport aux objets que nous deviendrons plus humains. Bien au contraire, c’est en reconnaissant la complexité des liens qui nous unissent aux plus banals d’entre eux, et notamment le désir d’être une chose. Si ce désir est projeté sur l’environnement humain non familier, il produit le mépris dont la xénophobie n’est qu’un aspect. Ceux qui prétendent vouloir toujours « vivre debout » - ou pire encore, « mourir debout » - sont en règle générale les plus enclins à faire s’allonger les autres ! S’il est projeté sur l’environnement humain familier, il produit  une relation utilitaire et manipulatoire avec la famille, les amis, les collègues professionnels ou politiques… ou les animaux. Enfin, projeté sur les objets, il produit le mépris où certains tiennent les objets qui les entourent et qui entourent leurs proches. Ce mépris est paradoxalement le meilleur allié de la société de consommation parce que, dans les deux cas, l’objet n’est envisagé que par rapport à son cadre utilitaire et pas par rapport à son cadre d’invention. Dans tous les cas, les étrangers, le conjoint, la conjointe, les enfants, les animaux ou les objets sont alors identifiés à la partie du soi qui aspire à être non humain et le sujet en est appauvri dans sa complexité. (S.T.)

Causalité. 35

            Dites « ceci conditionne cela », « cela est incompatible avec ceci » ou « pas de cela sans ceci ». Remplacez ceci par un mot en –isme (christianisme, socialisme, individualisme…) et cela par l’imprimerie, l’Eglise, le numérique (O.M. et M.O. dans les mots de notre tribu, cf. infra). Ajoutez que cela rétroagit sur ceci. Vérifiez corrélations et covariations. Montrez en quoi le contenu ou l’efficacité de telle représentation repose sur tel appareillage ou telle organisation. Cherchez en quoi ce qui circule (dans les têtes) se construit en circulant dans l’espace, dans le temps, dans la matière, dans le collectif. Les causes médiologiques sont matérielles au sens aristotélicien (ce dont est fait un phénomène de pensée ou de mémoire), mais aussi formelles en cela que le contenant « stylise » le contenu. Elles sont écologiques car transformant les conditions d’interaction dans le milieu de circulation des idées et symboles – nécessaires mais pas suffisantes. (F.-A.H.)

Contraction. 36

            « Par quelle ruse enfermer le plus dans le moins ? » (Dagognet). Allégement des supports et sélection des traits pertinents : toute transmission repose sur un principe d’économie. La carte ne véhicule une information utile que parce qu’elle est moins que le territoire, le théorème moins que l’expérience, et le bit moins que la syntaxe. D’un abstract à l’autre, l’idée transite ainsi par des graphies de plus en plus économes, qui en accentuent d’autant mieux la portée générative qu’elles en diminuent l’encombrement. (L.M.)

Direct/différé. 37

            Catégories majeures de nos transmissions mais aussi des jeux de signes, indépendamment du critère temporel : les indices en effet, échantillons naturels, montrent directement ce qu’ils désignent, alors que les symboles arbitraires en diffèrent irréductiblement. Le mot chien ne mord pas, non plus que son image. Ce décrochement sémiotique se confond avec l’opération de la culture, mais aussi (comme Valéry y insiste) avec l’entretien d’un passé et l’invention d’un futur. Aux origines de ce mouvement peut-être, l’invention de l’agriculture consista à différer une partie de sa récolte pour la réinvestir dans la terre, alors que les peuples cueilleurs ou chasseurs la consommaient sans reste. Culture ne veut plus dire agriculture, mais il s’agit toujours avec elle de se constituer des réserves, et d’anticiper. Question : quand les technologies du direct rongent les représentations majestueuses et sages de la graphosphère (qui fonction par définition en différé), ce progrès des transmissions de la vidéosphère nous fait-il régresser au présent des chasseurs-cueilleurs pré-néolithiques ? (D.B. 

Flux. 38

            Avec l’avènement du direct et du temps réel, les modes de transport et de transmission basculent du stock au flux. Plus qu’un simple raccourcissement des délais d’acheminement et d’accès, le flux impose une mutation des dispositifs et des usages, où se lit la solidarité entre régime de vitesse et régime de sens. Agendas, grilles de programmes, bandes-annonces, moteurs de recherche et agents intelligents sont les médiateurs de cette information-flux, dont l’apparente inorganisation dissimule un important travail de structuration, de la part des programmateurs comme des utilisateurs. (L.M.)

Virtuel. 39

            « Est virtuel ce qui existe en puissance et non en acte. Contrairement au possible, statique et déjà constitué, le virtuel tend à s’actualiser. Il ne s’oppose donc pas au réel mais à l’actuel : virtualité et actualité sont seulement deux manières d’être différentes. (P. Lévy)

            D’abord, le partiel. L’image sans la chose, le texte ou la voix sans la présence. C’est le prélèvement d’une partie qui rend possible la télétransmission. L’usage courant de virtuel s’applique au partiel quand il se fait simulation du réel, comme l’image virtuelle dans un miroir ou comme les artefacts dans le cyberespace. Tout ce qui est partiel présente une virtualité car la partie est parfois plus performante que la totalité. (M.G.)

Vitesse. 40

            « La vitesse informationnelle libère la possibilité d’une accélération sans précédent de l’innovation technique, creusant un écart dramatique entre le système technique qui se transforme toujours plus vite et les systèmes sociaux qui garantissent la cohésion des sociétés : droit, éducation, organisations économiques, politiques, religieuses, etc. » (B. Stiegler).

La menace du zapping pèse à l’écran sur chaque énonciateur, qui doit prévenir l’ennui du téléspectateur moyen en autozappant son discours ou ses images ; c’est ainsi qu’un entrepreneur de débats invitera beaucoup d’intervenants pour que ceux-ci, en se zappant les uns les autres, évitent au public de le faire. Chaque studio se plie au cogito du zappeur : « Je ne pense pas, je ne suis pas, je switche ! [je change, je court-circuite] » (D.B.)

Zapper. 41

            Effondrement des grands récits, de l’argumentation et de la syntaxe : le petit écran, celui  qu’on regarde de haut, encourage une attention picoreuse et velléitaire. Le tactile s’y mêle au visuel, on ne contemple pas l’image, on la tient au bout de ses doigts ; on pianote à la recherche (utopique » d’un programme plein, sans temps morts ni « tunnels ».

La télécommande est-elle l’outils-symptôme d’un individualisme exacerbé, ou l’accès du téléspectateur au pouvoir éditorial et le premier degré d’une naissante interactivité ? Ton monde n’est pas le mien, dit le zappeur, tu m’embêtes ! Ou : à chacun son programme…

 Démocratique par excellence, ce geste privilégie l’échantillon, le micro et la forme clip, soit le triomphe d’une certaine télé : celle qui ne développe rien, et parle à peine, qui préfère le massage au message, qui affirme « sans transition » le choc visuel et le rythme, le pur brassage d’étincelles.